Elle circule sur la scène, gonfle sa gomme à mâcher. Elle se suspend aux différents meubles présents, table et dossier de chaise, comme si elle ne peut plus se porter elle-même. Ses parents l’ont appelée Aïcha, souvenir de la chanson que personne ne connaît, mais également parce que son père est arabe. La voilà, l’héroïne du roman de Sophie Bienvenu paru aux éditions La Mèche qui m’avait hautement touchée – roman qui dans son souffle monologique invitait à une adaptation scénique dont Nicolas Gendron, metteur en scène, et Kim Despatis, interprète, se sont chargés avec soin.

Elle ouvre la bouche, nous parle de Tony Montana dans des gestes saccadés de mitraillette et du ciel de Montréal. Son rire franc éclate. Sa personnalité légère nous voile la suite des choses et nous la confirme à la fois. Elle a treize ans. Elle a la même peur que celle qui nous a été transmise enfant : marcher sur des seringues. Ses amis sont deux prostitués du quartier Centre-Sud dans lequel elle réside avec sa mère, « une conne, une salope », qui est, selon les dires de la jeune fille, jalouse de la relation qu’elle entretenait avec son père, Hakim. En vérité, il abusait d’elle lorsqu’elle avait neuf ans. Elle adorait se promener en sous-vêtements devant lui pour sentir sa peau lors des caresses et l’entendre dire qu’elle était « la femme parfaite ».

Parallèlement aux souvenirs de ce père qui nous montrent l’autre côté de la médaille dans l’abus, elle développe une relation avec Baz qui a « deux fois son âge ». Un « vampire » qui l’a vidée de tout son sang pour le remplacer par du « coke », un homme avec qui elle a eu un coup de foudre dès le premier « accord ». Elle se rend constamment chez lui, sachant qu’il ne verrouille pas sa porte et agissant en « stalkeuse folle », bien qu’elle ait encore de la difficulté à se l’avouer.

Elle est à fleur de peau, entre deux peaux. Sa douleur est d’autant plus poignante qu’elle ne sait pas à l’instant qu’elle souffre. Elle ne sait pas qu’elle est rompue comme les morceaux de vitre sur la scène. Elle est à l’âge où nous pensons détenir la vérité sur les rapports humains et où nous vivons nos sentiments avec une telle brutalité qui se révèle en fait être le gage d’une authenticité. C’est bien à partir de ce cœur écorché qu’Aïcha se confie à une travailleuse sociale, une psychologue ou une policière. Qu’importe. Elle entame des discours interdits. Elle nous fait nous identifier à des émotions que nous ne devrions pas ressentir. Elle brouille les frontières. Elle ment, de manière à ce que nous percevions difficilement la réalité et la fiction. « Mentir, c’est fatigant, et voir la face du monde changer quand tu leur réponds la vérité, c’est déprimant ». Dans un tour de force, Kim Despatis nous intègre dans cet univers où tout n’est pas noir ou blanc et où l’amour dérangeant reste tout de même amour.

Vanessa Courville

À noter que la pièce Et au pire, on se mariera est présentée au théâtre Prospero jusqu’au 11 octobre. Faites vite, réservez vos places afin de ne pas vous heurter à une salle pleine.