À première vue, il serait difficile de trouver un lien entre les treize nouvelles qui composent le recueil Atavismes; certaines sont à la première personne, d’autres à la troisième; la narration oscille entre oralité et français normatif; quelques histoires se déroulent au 17esiècle, d’autres au présent ou dans un futur indéfini; le réalisme côtoie le fantastique et l’anticipation.

Pourtant, ce recueil est uni par une écriture maîtrisée et une récurrence de thèmes repris en diverses variantes. Ainsi, toutes les nouvelles touchent à la question de la filiation, de l’identité, de l’Histoire. De nombreux personnages, archivistes, profs, historiens ou écrivains, manifestent le désir de laisser une partie d’eux, de témoigner de quelque chose; d’atteindre une forme d’immortalité : « Je n’ai pas le choix de l’écrire. J’ai passé ma vie à chercher des traces. Pourquoi disparaîtrais-je sans en laisser moi-même? »

Pourtant, l’immortalité est une chimère. Plusieurs nouvelles aboutissent à la mort des personnages : l’archiviste qui voyage dans le temps souffre d’un vieillissement accéléré; les colons envoyés en Nouvelle-France périssent des rigueurs de l’hiver; etc. Les textes témoignent souvent d’un échec de la filiation. Dans « Raton », un couple d’assistés sociaux ne se formalise pas trop que leur enfant ait le SAF – Syndrome d’Alcoolémie Fœtale; dans « Chambre 130 », un fils s’adresse à son père qui souffre d’Alzheimer; dans « Effacer le tableau », qui se déroule après une IIIe Guerre mondiale hypothétique, un groupe de révolutionnaires repart les mains vides après avoir essayé de sauver des tableaux de grands peintres québécois; etc. Les « atavismes » de Bock ne portent pas beaucoup d’espoir.

Ce serait passer à côté de l’essentiel que de déprimer devant ce constat de notre échec collectif, car tout n’est pas si sombre. Voici ce que dit à son père le narrateur de « Chambre 130 » : « Je ne pourrais pas te voir disparaître si je n’avais pas mon petit dans les bras chaque jour. Il te prend chaque bouffée d’air que tu abandonnes. » Il y a bel et bien une forme de filiation, mais celle-ci est plus un échange qu’un don. Une vie pour une autre : le cycle de la Nature.

D’ailleurs, cette Nature est omniprésente dans le recueil, et cause souvent la mort des personnages. Ainsi, cet homme qui se désagrège après que la végétation ait envahi sa maison, ou cet autre qui meurt en tentant de s’établir dans le Nord, donnant ainsi raison au prêtre de « Eldorado » : « Cette terre est pourrie au-dedans. » Toutefois, la mort et la nature n’ont pas toujours une connotation négative, comme le montrent les réflexions de ce prof d’histoire suicidaire qui s’imagine sauter dans une rivière : « Son corps une fois décomposé après des années, il retournerait aider les marées gigantesques de la baie d’Ungava, les déluges interminables des moussons d’Asie, les cyclones au large du Japon et les ruisseaux chantant dans les sous-bois des Cantons-de-l’Est. Il glisserait le long des hanches des plus jolies Tahitiennes tout juste nubiles, au même moment où il passerait d’une bouche à l’autre lors d’un premier baiser adolescent, sans fin, malhabile et emporté, quelque part dans les rousseurs d’Irlande. »

La mort, donc, comme ultime filiation, identification à un temps cyclique qui ne pourrait pas être plus contraire à cette invention humaine qu’est l’Histoire. Celle-ci est souvent mise en doute, comme dans « Une histoire canadienne », où un historien peine à rétablir les faits concernant son ancêtre, un patriote élevé au rang de martyr par l’Histoire québécoise, car ceux-ci ne correspondent pas à l’héroïsme simpliste dont on l’a affublé.

Dans la nouvelle « Le voyageur immobile », la clé de voûte du recueil de Bock, le narrateur, un archiviste solitaire, trouve dans les affaires de son arrière-grand-père un œil de cuivre qui, quand on le tient dans la paume, permet de voyager dans le temps. C’est le rêve de tout historien, surtout que « L’œil de cuivre vous montre le passé tel qu’il s’est déroulé dans les faits : l’histoire, petite, grande, négligée, mais surtout véritable. » Son attrait ne réside pas dans la possibilité de changer les faits, mais dans l’accès à ceux-ci, sans déformation. Toutefois, plus on l’utilise, plus on vieillit vite. Cherchant l’origine de l’œil de cuivre, le narrateur est forcé de s’éloigner de plus en plus des documents officiels; il étudie les contes populaires inuits et scandinaves, remontant jusqu’aux véritables découvreurs de l’Amérique, pour finalement trouver l’éternité au sein même de la forêt, de la nature qui nous entoure et qui, comme le fleuve d’Héraclite, n’est jamais la même : « Je vais marcher dans ce champ et ce bois parce qu’ils évoluent lentement. […] Je vais marcher tous les jours pour entrer dans le mystère du corps, dans sa mémoire. Si on se consacre régulièrement à un exercice, on se moule à lui, on le devient. Je veux croire que le corps, avec un peu d’attention, déchiffre quelque chose de ce qui fait voler un essaim de chauve-souris exactement comme nage un banc de poissons – par vagues successives, en spirales sombres, dirigées par le schéma d’un tout qui vaut plus que la somme de ses parties, même infinies. »

Comme on dit, toute est dans toute.

– Antonin Marquis

Atavismes, Raymond Bock, Le Quartanier, 2012, 230 p.