Ça a commencé au cégep. On glandait entre deux cours dans le café du E, la discussion était monopolisée par ceux qui étaient « experts » en X sujet et qui se faisaient un point d’honneur d’exposer leurs connaissances de long en large, longtemps. À cette époque-là, je n’avais pas encore compris que le cégep, ça correspond au moment où on se pense vraiment smatte parce qu’on ne se rend pas encore compte de l’ampleur de notre ignorance. Donc cette journée-là, deux de mes amis étaient en train d’énumérer tout ce qu’ils savaient sur Tolkien et sur ses livres pour nous prouver hors de tout doute qu’ils étaient sa réincarnation divisée en deux personnes. Nous, les autres, on les écoutait sans rien dire en se demandant secrètement si on était les seuls à trouver cette conversation foncièrement ennuyeuse, quand soudainement est tombée la phrase : « Ouais mais dans le film, ils ont même pas mis la scène avec Tom Bombadil. Le livre était tellement meilleur! »

À partir de ce moment-là, cette phrase est devenue un leitmotiv dans les conversations entre mes amis intellos. C’est au point où parfois je me demande si vraiment les gens qui l’utilisent ont préféré le livre, ou si le but est simplement de souligner le fait qu’ils l’ont lu, eux, le bouquin. Car lire un livre et regarder un film ne demandent pas la même implication : dans le premier cas, il faut faire un effort actif de décodage et de mémoire; dans le deuxième cas, rester assis et ne pas s’endormir suffisent. Affirmer qu’on a lu le livre qui a donné lieu au film, c’est donc revendiquer un certain respect de la part du groupe, en plus de s’autoproclamer spécialiste, car on sait tous qu’un livre contient plus de matière qu’un film. Ça peut même être une façon détournée de décréter la supériorité de l’esprit sur l’esthétique. Bref, quand quelqu’un lance que le livre était meilleur, on fait face à de sérieux risques de controverse.

Quand j’entends quelqu’un lancer cette phrase, j’ai juste le goût de crier : « On le SAIT qu’il était meilleur, le livre! Genre, tant qu’à y être, viens donc nous informer que l’eau est mouillée aujourd’hui! » En fait, je serais curieuse d’entendre quelqu’un dire l’inverse. Même dans les cas où les livres ont donné lieu à d’excellents films, par exemple The Shining, le livre reste largement supérieur. (Pour ce cas précis, permettez-moi une digression : dans le livre, la maison est d’autant plus maléfique que c’est elle qui rend Jack Nicholson fou, alors que dans le film, il a l’air freak dès le début. Pis, pourquoi changer la fin??? Clairement le livre était meilleur.) Ces gens, donc, qui pensent nous faire un grand honneur en nous informant de leurs préférences pour la version « originale » de l’idée, ne sont-ils pas un peu pédants? (Soyez sans crainte, je m’inclus là-dedans…)

Mais à qui profite cette guerre entre littérature et cinéma? Quand on y pense, beaucoup de scénarios de films sont des adaptations d’oeuvres littéraires. Le processus va bien au-delà d’une simple transposition de l’histoire d’un format papier à un format vidéo. Le ton, le rythme peuvent être parfois être trahis par l’adaptation. Les personnages ne sont jamais comme on se les imagine, les décors, on n’en parle même pas, et le redécoupage de la trame est un passage obligé pour que l’oeuvre cinématographique soit d’une durée raisonnable. Et au diable les histoires secondaires qui rendent les livres si riches!

Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un livre est bon que le film le sera aussi, ce que semblent ne pas comprendre certains cinéastes. Prenons par exemple le film El beso de la mujer araña (The Kiss of the Spider Woman) du brésilien Héctor Babenco. Le scénario est tiré du livre du même nom, de l’auteur argentin Manuel Puig. L’histoire raconte comment deux compagnons de cellule deviennent amis quand l’un se met à raconter des films à l’autre pour passer le temps. C’est donc un livre qui parle de films qui est ici adapté au cinéma… Dans le livre, le lecteur, en plus d’être témoin du quotidien carcéral des protagonistes, se fait raconter six films différents. Ces films symbolisent l’évasion mentale des prisonniers, en plus d’être le point de départ de discussions sur l’identité et l’art idéologique. Mais dans le film? À peine deux films sont racontés. Pourtant, c’est à travers ces histoires que les deux prisonniers en viennent à partager un ersatz de vécu. Le film n’est pas mauvais, loin de là, mais il se perd tellement de profondeur en cours de route qu’un adepte du livre ne peut qu’être déçu.

Est-ce que ça veut dire qu’il faut arrêter de voir les films dont on a lu le livre, et vice versa? Bien sûr que non. D’abord, ça nous prive du plaisir de savourer une des deux oeuvres. Ensuite, certaines adaptations permettent de mieux comprendre les livres dont elles sont issues, ou du moins de leur donner un nouvel éclairage. Enfin, que serait une soirée d’intellos sans une bonne vieille confrontation entre bibliophiles en manque d’affirmation et partisans indécrottables du septième art?

– Chloé Leduc-Bélanger

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