Les histoires de Miguel Gomes travaillent le cinéma autant que son public. Alors que Tabou (2012) s’interrompait par un retour en arrière dans le récit, mais aussi dans l’histoire du cinéma en devenant un film muet, Arabian Nights joue encore plus avec les genres et les frontières. Pas vraiment une adaptation des Mille et une nuits, la saga en trois parties de Gomes s’inspire de sa structure narrative et de la figure de Shéhérazade pour raconter des fictionnalisations de faits divers survenus au Portugal en 2013 et 2014, lors de mesures d’austérité du gouvernement local qui auraient grandement appauvri le pays.

D’un rythme lent, Gomes observe les mésaventures de ses compatriotes toujours dans un contexte social, mais par l’œil d’un conteur candide. Le procès d’un coq, les témoignages d’un chien qui visite les différentes familles d’un bloc appartement, les érections vaudou d’investisseurs financiers, tout cela est teinté d’un réalisme magique encadrant d’un ton enchanteur des racontars qui auraient autrement pu avoir lieu dans un documentaire engagé. Le narrateur expose les faits avec une candeur réservée habituellement aux mythes et aux contes de fées. Ce procédé narratif se retrouve également dans les effets de la caméra. Les surimpressions, les costumes grossiers ornés de masques antiques, les voix off pour simuler des animaux parlants, rappellent tous les effets spéciaux et artifices du cinéma d’un autre temps, comme les contes de Shéhérazade évoquant une époque fantasque et merveilleuse, mais révolue.

Donnant une impression de fourre-tout, la trilogie suit pourtant une logique qui lui est propre, dont les clés sont fournies au sein même de l’œuvre, et que le spectateur devra débusquer pour déchiffrer cet objet cinématographique si singulier. Car si Arabian Nights se présente comme trois films dont chacun porte une thématique propre (respectivement le travail, le rapport entre la loi et la justice et le rôle des conteurs) ils forment un tout à la foi homogène et éclectique dont la somme se trouve être une énigme. L’énigme du récit, l’énigme de la nature humaine, l’énigme du vivre ensemble, et comment ces trois éléments interagissent. La brutalité du quotidien réaliste et la magie du merveilleux se combinent pour non seulement prouver qu’ils peuvent coexister, mais surtout qu’ils sont essentiels l’un à l’autre. C’est la véritable force du nouvel opus de Gomes : ce n’est pas une réflexion sur le rôle du conteur dans la cité, sur l’importance des histoires, sur les forces mouvantes qui dirigent et règlent nos vies, sur le rapport entre la réalité et la fiction. Plutôt, on nous met en face des images, mots et symboles qui forcent et suscitent ces réflexions, sans mode d’emploi, seulement avec des impulsions aussi déstabilisantes qu’enchanteresses. Et on ne peut faire autrement qu’essayer d’obtempérer.

Boris Nonveiller

Arabian Nights (Volume 1 : The Restless One) de Miguel Gomes prend l’affiche aujourd’hui, le 23 décembre, au Cinéma du Parc.

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