Qu’on mette les choses au clair, il ne s’agit pas d’un point de vue, mais d’une citation; celle d’un homme décrivant à sa fille une journée type dans la nouvelle vie de sa douce et lui. Amour, c’est un couple vieillissant qui a su faire durer son amour à travers une foule de petites attentions; c’est un quotidien paisible, jusqu’au matin où Anne est victime d’un AVC. Paralysée du côté droit, elle fait promettre à son homme de ne jamais la renvoyer à l’hôpital. Il tiendra sa promesse, et ce, malgré son propre affaiblissement et les recommandations de son entourage.

Michael Haneke a le chic pour mettre au visage les versants les plus sombres de l’existence humaine; un talent fou pour rendre insoutenables les heures pendant lesquelles il tient captif son spectateur. Dès les premières minutes, le public sait qu’une femme va mourir, reste à savoir dans quelles conditions. Du haut d’une scène, on voit des gens de tous âges entrer, prendre place et discuter : «S’il vous plaît veuillez éteindre vos téléphones cellulaires le spectacle va commencer». Le public attend, docile. Les premières notes sont lancées, puis on passe à autre chose. Haneke a annoncé son intention : placer le spectateur dans une position non-conventionnelle où il sera fort probablement inconfortable. Ce qu’on va nous montrer n’est pas un spectacle, les personnages ne sont pas inventés. Il s’agit de l’histoire d’un, qui sait, de plusieurs personnes qui sont dans l’assistance. L’audience du récital comme reflet de celle de la salle de cinéma. Par le biais de la fiction, c’est la réalité qu’on va nous présenter.

Cette confrontation revient ponctuellement à travers l’œuvre, l’exemple le plus frappant étant probablement celui où Anne (Emmanuelle Riva) regarde ses albums photos. L’opposition entre le rayonnement de sa jeunesse et la déconfiture qui a suivi sa maladie atteint son paroxysme alors qu’elle s’attarde sur une photo prise lors du tournage d’Hiroshima Mon Amour (Resnais, 1959) et qui vient par ailleurs accentuer la porosité de la frontière entre fiction et réalité. Cette confrontation entre le présent et le passé vient marquer une rupture. Pour la principale intéressée, les situations humiliantes se multiplient et s’accumulent, donnant à voir des images de plus en plus dures, voire insupportables.

Autant les faits sont exposés crûment, autant les sentiments qui en découlent sont illustrés de façon métaphorique. Les mots n’étant d’aucun recours, les sentiments d’impuissance et de petitesse face à la nature se ressentent, entre autres, à travers les nombreuses peintures romantiques dont regorge l’appartement. La nature occupe une place prépondérante dans l’œuvre. La thématique de l’eau est très travaillée : l’eau qui, bien que nécessaire à la vie, peut également la prendre; celle qui, en mouvement, rappelle au temps qui s’écoule, de même qu’au cycle qui la génère. Le piano, emblématique de l’œuvre d’Haneke, est encore une fois chargé d’une forte symbolique. Intemporel, il demande beaucoup de rigueur et de travail, mais également de minutie.

Pour traiter un pareil sujet, Michael Haneke a su faire preuve de beaucoup de doigté. De cette hideuse réalité, il a exploité ces petits riens qui constituent en autant de petits pas vers l’apaisement : l’art de manier une chaise roulante électrique ou de réapprendre à chanter une comptine. Par l’amour et la complicité, cette sombre réalité retrouve sa dignité.

– Vickie Lemelin-Goulet

Amour, à l’affiche à l’Excentris