Censurée par le régime de Duvalier, obligée de s’exiler à New York où elle mourra dans l’anonymat, Marie Vieux-Chauvet, romancière haïtienne libre et révoltée, revit cet été grâce aux éditions Zulma, qui rééditent sa grande œuvre Amour, Colère et Folie, ouvrage postfacé par Dany Laferrière. Ces trois récits portés par une écriture découpée au scalpel illustrent, chacun à leur façon, l’injustice du régime autoritaire en place, tout en dépeignant les mœurs d’Haïti, capitale et provinces, au siècle dernier. Triptyque incendiaire, Amour, Colère et Folie vibre des luttes de ceux qui sont vulnérables face au pouvoir – les femmes, les artistes, les pauvres et la classe moyenne – et investit la littérature de la double mission de dénoncer et de charmer, car on ne reste pas insensible à la plume de Chauvet.

Amour

Vieille fille, Claire Clamont se dévoue pour que ses sœurs aient une vie agréable. Mais sous ses apparences serviles et affables se cache une femme meurtrie par le rejet des hommes, elle qui, contrairement à ses sœurs, a la peau foncée, une tare qui tient les prétendants à distance malgré la renommée de la famille. Élevée comme un fils par son père, elle tient les rênes de la maison de jour, et la nuit rêve aux joies du sexe et de la maternité. En secret, elle convoite le mari de sa sœur Félicia, et tente de le séduire par l’entremise d’Annette, la pimpante benjamine qui attire tous les regards. Amour, vous l’aurez compris, aurait aussi bien pu s’appeler jalousie…

D’une tranchante lucidité, la plume de Chauvet suit de près les états d’âme de cette femme complexe, blessée par la vie, prise entre ses envies d’émancipation et la morale conservatrice de son époque. Pendant ce temps, au village, le commandant Calédu, petit tyran, fait la loi et compte bien mettre tout le monde au pas, et surtout la petite bourgeoisie. Double révolution pour Claire Clamont : celle du cœur, d’abord, et celle du peuple, surtout. Un récit psychologique entre secrets et excès, avec pour trame de fond un virulent plaidoyer en faveur de la terre, de la solidarité et de la liberté.

Colère

Au matin, les miliciens ont envahi le jardin, coupé l’accès au champ d’arbres fruitiers. Plus question d’aller se promener sous les branches et d’y cueillir les fruits du jour. Le grand-père est ivre de colère; le père croit encore en la justice et prend un avocat; le fils méprise l’aplaventrisme de son géniteur, pendant que la fille risque son honneur pour sauver celle de la famille. Dans une ambiance qui rappelle la nouvelle « Casa tomada » de Julio Cortázar, Chauvet montre le caractère insidieux de la dictature et l’adhésion sociale qu’elle provoque chez ceux qui craignent les représailles ou y voient l’occasion de faire avancer leur propre situation. Comment lutter quand l’ennemi se reproduit à toute vitesse et que les voisins, amis et alliés disparaissent?

Ce récit est une démonstration magistrale de l’impuissance qui frappe ceux que le pouvoir prend en grippe et pour qui le sol se dérobe sous les pieds. Se débattant tant bien que mal pour faire valoir leurs droits, tous les personnages croient connaître la meilleure façon de reconquérir les terres dérobées. Mais leurs actions sont vaines, et à défaut de pouvoir se venger de cette menace aux origines mystérieuses, ils finissent par se haïr les uns les autres, divisés face à l’adversité.

Folie

Seul dans sa cabane, un poète aimerait bien aller rejoindre celle qu’il aime, si ce n’était des diables qui déferlent dans la rue et assassinent tout ce qui bouge. Bientôt rejoint par ses amis, le poète, affamé, cherche à s’organiser. Il observe ses ennemis pour mieux les combattre tout en réfléchissant à sa vie de poète, à son importance dans la société, à sa belle qui appartient à une autre classe sociale et qui ne l’aimera jamais. Est-ce la faim ou les vapeurs du clairin qui lui donne la force de mettre son plan à exécution? Et ces diables, quels desseins desservent-ils?

***

Trois récits mais un seul univers, sombre, inquiétant, où le danger vient de partout et n’est jamais nommé. Jamais tout à fait héros, les protagonistes de Amour, Colère et Folie doivent se battre sur tous les fronts : contre les ennemis visibles, les mœurs rétrogrades, les forces de la nature… Il s’agit sans contredit d’un grand roman qui, près de 50 ans après sa parution originale, reçoit enfin les honneurs dont il a été privé. L’œuvre de Marie Vieux-Chauvet est à découvrir, trois fois plutôt qu’une.

Chloé Leduc-Bélanger

Amour, Colère et Folie, Marie Vieux-Chauvet, Zulma, 2015.