C’est toujours agréable de voir un réalisateur auquel aucun genre ne semble résister. Comme son acteur fétiche, Christian Bale – qui non seulement incarne sans problème n’importe quel personnage, mais qui module son corps à volonté, perdant soixante-trois livres pour The Machinist, et gagnant une bedaine de bière de quarante-trois livres pour son dernier rôle – David O Russell est un caméléon. Après un film de guerre, plusieurs comédies et une biographie de boxeur, il s’est attaqué cette année à la saga criminelle, façon Scorsese. Du haut de son 2h20, American Hustle suit l’enchevêtrement de plusieurs personnalités fortes, toutes plus vraies que nature, qui se battront jusqu’au bout, renversant tout sur leur chemin, pour obtenir ce qu’elles désirent.

À la fin des années soixante-dix, Irving Rosenfeld, un arnaqueur hors-pair, et sa séduisante partenaire de crime, Sydney Prosser, se voient obligés de collaborer avec le FBI pour participer à un complot visant à piéger des têtes dirigeantes de la mafia, en plus des personnalités politiques qui y sont mêlées. Car l’agent du FBI chargé de l’affaire va devenir de plus en plus ambitieux, risquant de causer l’un des plus grands scandales du pays. Par ses multiples perspectives, ses divers narrateurs, sa musique glamour à souhait, et son montage rythmé, le film partage indéniablement des traits avec Goodfellas et Casino. Les gangsters sont encore présents, mais ils sont mis en second-plan, derrière les arnaqueurs et les manipulateurs.

Si les années soixante et soixante-dix étaient, avec leurs bouleversements et leurs revendications sociales, porteuses d’espoir, la fin des seventies fut un rude réveil pour les États-Unis. Avec les crises pétrolières, le scandale du Watergate, et la lente mais certaine victoire du capitalisme, le rêve américain s’est révélé être un mensonge fade, une façade, une manière de justifier sa vie de parvenu. Les protagonistes d’Americain Hustle sont, tel le rêve américain, dos au mur, forcés de tricher, manipuler, déguiser. Le mensonge est véritablement le lien conducteur du récit, à ce point qu’il devient impossible de savoir, avant le dénouement final, qui est le chat et qui est la souris. C’est rien de moins que l’Amérique qui se tortille pour échapper à sa banqueroute.

Les personnages de David O. Russell sont des bombes émotives, que ce soit la famille désaxée du boxer Micky Ward dans The Fighter, les mentalement instables Pat et Tiffany de Silver Linings Playbook, ou tous les personnages en quête de solutions existentielles dans I Heart Huckabees. Il se trouve que la méthode de travail particulière de Russell, qui provoque son lot de crises et de colères parmi ses collaborateurs, sait justement comment titiller son acteur, le déstabiliser, le désamorcer, pour obtenir l’émotion juste. C’est ce qui rend ses personnages si humains et si vraisemblables. Sydney, Irving et tous les autres qui s’entre-escroquent, demeurent, contrairement aux des gangsters de Scorsese, somme toute sympathiques et attachants

Malgré leurs défauts, leurs ambitions destructrices, leurs comportements maniaques, et tous leurs mensonges, on souhaite qu’ils s’en sortent. Ce paradoxe n’est atteint que grâce à un scénario solidement ficelé, dosant l’intrigue avec juste assez d’humour et de grotesque. Scénario qui serait difficile à suivre s’il n’était pas aussi bien appuyé par une distribution incroyable. Cela est aussi vrai pour les premiers rôles de Bradley Cooper, Christian Bale et Amy Adams, que pour les personnages secondaires incarnés par Jennifer Lawrence, Jeremy Renner et Louis C.K. (hilarant dans son personnage de commissaire anxieux). Américan Hustle aurait facilement pu être à coté de la traque, avec ses multiples rebondissements, ses textes très bavards et ses personnages exubérants. Mais tout est finalement si bien équilibré, qu’il finit par être le chef d’œuvre de Russel, et l’un des meilleurs films de l’année.

– Boris Nonveiller