En 2012, Alexandre Soublière publiait aux Éditions du Boréal son premier roman Charlotte Before Christ et était qualifié de « nouvelle voix de sa génération » par plus d’un, titre qu’il a toujours un peu récrié. Charlotte était irrévérencieux, choquant par moment, mais surtout ancré dans un paysage culturel et un espace temporel défini, le tout accompagné d’un langage typé qui a su attirer une clientèle qui a plutôt tendance à bouder la littérature. Un beau tour de force dans nos années de Wi-Fi et de Netflix. C’est toute autre chose avec Amanita Virosa. Soublière nous transporte ailleurs, dans un monde pas si loin du nôtre où la perversion, la corruption, la violence sont les seules croyances encore prônées. Un roman d’anticipation teinté d’un romantisme glauque réussi et porté par une écriture honnête et un ton plus mature qui sied parfaitement au jeune écrivain. Ma rencontre avec Alexandre Soublière.

Soublière le dit d’emblée : il préfère les personnages avec des faiblesses puisque ce sont ceux auxquels on peut s’identifier. Il est cependant difficile de s’identifier avec Winchester Olivier en début de roman. Le jeune homme est intransigeant, aigre, cynique et dirige une compagnie du nom d’Hyaena qu’il définit comme étant « une extension de la pornographie, du libéralisme, de l’anarchie, des réseaux sociaux, du voyeurisme, de l’amour, de la jungle, du temps, du pouvoir, de l’imaginaire. » Pour une certaine somme d’argent, Winchester et son associé Samuel Colt vous donnent un accès privilégié à la vie privée des gens qui vous entourent à l’aide de caméras cachées et de piratage informatique. Lors de l’écriture de Charlotte, Soublière a beaucoup réfléchi sur la jalousie et sur la pornographie, deux thèmes présents dans son premier roman ; c’est ainsi qu’a germé l’idée de Amanita Virosa : s’il avait une caméra, qu’est-ce qu’il découvrirait de son entourage? L’obsession n’est pas loin lorsque l’on joue sur cette corde raide, et l’écrivain le savait. Winchester deviendra d’ailleurs obsédé par Elsa, une chanteuse mariée avec un fidèle client de Hyaena et avec qui il développera une relation très intense.

Obsession des armes, obsession des odeurs, obsession sur l’eau du robinet, Winchester collectionne les obsessions. Il espionne virtuellement Elsa, il retourne sans cesse lire les textes qu’elle publie en ligne. Certaines pages du roman se verront même reproduites intégralement, jeu intelligent de Soublière pour accompagner les fascinations de son personnage principal.

Beaucoup plus que Charlotte Before Christ, Amanita Virosa est un roman violent, nihiliste et romantique. « Winchester est plutôt un nihiliste qui ne veut pas l’être, il veut croire quelque chose, mais il ne trouve pas quoi. Alors, il trouve Elsa. » Et c’est dans Elsa qu’il posera tous ces espoirs, elle qu’il croit assez triste pour pouvoir lui faire des enfants. « Winchester et Elsa sont les deux personnages qui sont le plus en quête d’absolu, malgré leur goût du suicide. C’est ce dont ils sont à la recherche, l’absolu : est-ce la mort? Est-ce l’amour? ». Winchester ayant connu une grande peine d’amour avec Cécili semble prêt à tout pour Elsa, et il aura d’ailleurs un dilemme important: « L’histoire avait besoin d’être une tragédie : le personnage fait face à deux choix : pire et encore pire. Malheureusement, il ne peut pas gagner. »

C’est donc à un auteur allumé avec qui j’ai eu le plaisir de discuter. Un auteur prometteur qui propose un roman audacieux, nouveau et avec un ton parfois moqueur, souvent cynique, un auteur peut-être lui aussi en quête d’absolu…

Extrait:

« Cécili, ta peau, ton odeur et ton regard s’effacent. Ton savon au thé vert. La violence de tes hanches. Ta voix est partie, mais il me reste tes mots. Mentais-tu? Pourquoi as-tu insisté pour savoir mes secrets? Pour mieux t’éloigner? Comment peut-on aimer puis arrêter d’aimer? C’est peut-être arrivé quand je t’ai dit que, plus jeune, j’ai souvent rêvé d’entrer dans mon école avec un TEC-DC9 9mm semi-automatique. Ou un 67H Savage-Springfield tronçonné et une ceinture d’explosifs. Que j’aurais dû me suicider, mais qu’il restait trop de gens à décevoir. Jamais devenir adulte. Tuer ma mère avant que le cancer le fasse à ma place. Que j’aurais dû être fasciste ou partir faire de l’aide humanitaire ou donner tout mon argent aux pauvres et vivre dans un monastère. Que j’aurais aimé avoir quelqu’un dans mes bras, qui m’aurait serré en retour. Est-ce que ce sont mes confidences qui t’ont repoussée? Effrayée? Quand je t’ai dévoilé la noirceur de mon coeur peureux et les songes de météores et de bébés allaités au goudron qui remplissent mes nuits? Que je vis sans soleil? J’aurais dû savoir que tu n’étais pas aussi triste que moi. »

Elizabeth Lord

Amanita Virosa, Alexandre Soublière, Boréal, 2015.

Également : Charlotte Before Christ, Boréal, 2012.

Vous pouvez aussi « entendre » Alexandre Soublière sur le dernier album de Dumas puisqu’ils ont collaboré à l’écriture des chansons.