Ouin.

Tu aimes le hip-hop, mais pas tous les clichés des clips dont on t’abreuve à longueur de MTV ? Tu cherches une formation francophone qui tient la route sur scène, sans se prendre au sérieux ? Tu aimes Robert Nelson, Jean-Claude Van Damme, mais pas Stephen Harper ? Alors Alaclair Ensemble est fait pour toi.

Se décrivant eux-mêmes comme une formation de « postrigodon » du Bas-Canada, cette fraîche bande d’affreux, vient de sortir son deuxième album, Les maigres blancs d’Amérique du Noir. Pour poursuivre dans cette veine d’autodérision, le groupe a annoncé la parution de l’opus pour le 34 avril, et si un prix fixe de 10$ est annoncé en magasin, la galette (de 19 titres, tout de même) est disponible en téléchargement sur leur site pour un prix … libre. Belle liberté d’esprit, que la réalisation de l’album, home made, a rendu possible.

Il n’empêche, Alaclair Ensemble commence à se faire connaître, par ses textes tranchants et ses prestations scéniques explosives, et la sortie de ce nouvel effort est attendue au tournant.

Pour preuve, c’est une file assez impressionnante qui se masse devant le Cabaret du Mile End ce jeudi soir pour pouvoir assister à la première présentation de l’album. Article sur Nightlife, 4 étoiles ½ dans le Voir, et un chroniqueur des Méconnus affûté comme jamais, la pression est sur vous, les enfants.

Pour en rajouter une couche, le groupe prend son temps pour apparaître. Plus d’une heure de retard sur l’heure prévue, il faut une salle bien patiente pour les accueillir comme il se doit.

Quoi qu’il en soit, les lumières déclinent, et Ogden, alias Robert Nelson fait son apparition, chauffant la salle avec la piste d’introduction du nouvel album, Musique pourrie compostée ben raide. Beau joueur, le public se laisse emporter par l’enthousiasme du troubadour, qui nous donne les instructions de la soirée, de sa voix de Tête à claques.

Puis la scène s’enflamme, brusquement. Les spots s’allument, et l’équipe apparait au grand complet, haranguant immédiatement la foule sur le refrain de Mon cou. La mise en scène (à ce stade d’occupation de la scène, c’est bien de ça qu’il faut parler) est impeccable, tant les allers retours sont au millimètre. Un sévère headbanging prend possession de la salle, à tel point que le sol vibre sous mes pieds ! Impressionnant.

Sans nous accorder une seconde de relâche, l’insaisissable hydre à cinq têtes balance ses dernières compositions comme une volée de missiles : ainsi se succèdent devant nos tympans ébahis et en mode casquette virée à l’envers Snare Drum, Pomme (« Les hommes du XXIe siècle, c’est les femmes, pis femmes du XXIe siècle, c’est les hommes »), Jean-Claude Van Damme et Babouine (hymne caractérisé par son intro et sa rythmique à la « Billie Jean », imparable).

Redoutable enchaînement, sans aucun temps mort. La foule est prise à la gorge, mais réagit assez mollement (toutes proportions gardées) devant la débauche d’énergie devant elle. Une punition de l’arrivée tardive du groupe ?

Il en faut plus pour impressionner une formation déjà rompue à la scène comme Alaclair Ensemble, malgré son jeune âge. Robert Nelson nous accorde une pause dans le rythme infernal adopté jusqu’à présent, avec Air Bas-Canada. Répit de courte durée, toutefois, puisqu’il nous annonce une attaque imminente, et fait asseoir la foule. L’attaque annoncée est opérée par une Soucoupe volante, qui lève les foules et relance la machine pour de bon.

Les hostilités sont cette fois bien lancées, et la foule capitule rapidement : quand Claude Bégin, le charmeur proclamé de la gang (« Dans le fond, on rêverait tous d’être une fille pour se faire fourrer par Claude Bégin » affirme Bob Nelson dans sa dernière interview), sort sa guitare phallique pour encanailler la fin de Paul Desmarais d’accents métal, c’est l’hystérie sur scène, forcément communicative. Wow, ça devient difficile de prendre des notes, là !

Comme pour calmer le jeu, les gars vident brusquement la scène, histoire de nous faire nous rendre compte de la transe dans laquelle ils nous ont plongés. Ça siffle, ça crie, ça hurle, ça trépigne. Beau boulot ! La trêve est de courte durée, et la chevauchée fantastique reprend de plus belle.

Quelques anciens titres (petit medley englobant Fuzzy Fuss et Les Brizasseurs de fizzoules, Dorothée un peu plus tard) voient apparaître des guests, mais ce sont de rares écarts à ce qui constitue en fait une présentation complète des Maigres blancs… Ce tour complet de leur dernière production permet d’apprécier le mélange qui constitue le style d’Alaclair Ensemble : thèmes bien construits et lancinants (Présidentiel), les influences prestigieuses (Chinese Man, sur le refrain de C.R.È.M.E, Cypress Hill et Beastie Boys), et un solide sens de l’humour : leur fameux drapeau à la feuille d’érable renversée (virée sul top, pour parler le Alaclair Ensemble) sur Capoté, transformé en fontaine de jouvence (et de CD balancés dans l’audience !!), la descente dans le public pendant Mammifères pour organiser une farandole éphémère, l’atmosphère chaude-humide de Chocolat, qui voit les bedaines apparaître sur scène, et les jeux comiquo-coquins avec de la chantilly, les railleries sur Stivon Harpon, obscur dirigeant totalitaire de colonie-comptoir, le clin d’œil à leur ancienne formation Accrophone sur Arrête, et leur auto-affirmation Ça, c’est nouzôtes en guise de final.

Une image résume l’esprit Alaclair Ensemble : le salut final, comme au théâtre, face au public, puis … dos au public. Pros mais déconneurs, impressionnants mais accessibles, les gars viennent vendre leur CD eux-mêmes sur la scène une fois le show terminé. Ces mecs ont su garder leur esprit de leurs premiers temps, mais sont devenus une référence de la scène hip-hop montréalaise.

Sans en avoir l’air. Bravo, les gars, good job.

Ouin.

– Jacques Cartyeah