« On construit des maisons de fous
pour faire croire à ceux qui n’y sont pas enfermés
qu’ils ont encore la raison. »

– Montaigne.

 

En novembre, lorsque l’on entreprend de dégoter un pieu au chaud à Montréal, parait-il que le pavillon Webster de la Mission Old Brewery sur Clark, c’est la Mecque. Il fallait que je sache, je pâtis d’une avidité pathologique pour l’exécrable et le tragique de la condition humaine. Éric Maldoff – croisé récemment lors de la remise du Prix Goldbloom 2014, attribué par un groupuscule obscur pour sa contribution à l’amélioration de la vie des Québécois d’expression anglaise – m’a dit du grand mal des lits de la Mission. Nous étions dans un café sis sur la rue Sherbrooke pour une entrevue, le Jonah James, dans Westmount. Une recommandation de Mina-la-zurbaine, qui aime presque autant le café, sinon plus, que moi. Je plaçai mes lèvres doucement contre le rebord de ma tasse de caoua bien serré, lorsque Maldoff explicita :

– À la Mission, le confort ce n’est pas notre mission.
– What? C’est le nouveau slogan en français ça?
– No, mais on se plait à croire que nos services pro bono rappellent la charité catholique des familles québécoises d’antan…
– D’antan Maldoff ? Vous connaissez les traditions québécoises d’antan? J’veux dire, le rigodon, les sets carrés, La Bolduc, Soldat Lebrun, le pain sandwich pas de croute avec des olives vertes pis du Cheez Whiz?
– Not really. In Westmount, les gens ne connaissent pas vraiment ça le rigodon, ni le Cheez Whiz.
– Normal, le Cheez Whiz c’pas mangeable pis le rigodon, c’est sans doute la danse la plus laitte du monde!

Il avait beau me toiser comme si j’étais un demeuré libertaire égocentrique – jusque dans le fond de son auguste âme puritaine à l’excès –, le discours contingent de l’anglo-saxon me laissait indifférent. Or, pour l’expérience désagréable, le gite me tentait, rarement m’avait-on si peu vendu chaleureusement un pieu :

– Des statistiques indiquent que nos clients de la Mission sont si mal accueillis et si peu confortables que nous avons l’honneur d’avoir la pire cote au monde sur AIRBNB. Si on pouvait offrir des lits en contreplaqués, on le ferait. On veut déplaire le plus possible, notre mission a pour but d’éliminer les accoutumés.

– C’est cool, vous z’êtes vraiment un crisse d’altruiste vous!
– C’est comme ça qu’on règle le dossier des itinérants, sinon, ils collent comme des sangsues.
– Un autre café Maldoff?
– Sure not!
– Me semblait aussi…

Pendant ce temps, le barista du Jonah James me semblait perturbé, importuné par un client qui lui gueulait lançait des insultes presque inaudibles :

– TA-BAR-NACK, c’est ti possible de se faire servir en français au Québec, sacrement!
– Sorry, I don’t speak french…
– Don’t speak french mon ostie! Café, café? Viennoise? Comprendo?
– Filter or espresso coffee, Sir?
– Black fucking café serré allongé, MONSIEUR.
– What?
– Espresso…

L’homme furieux sortit du café sous le regard un peu éberlué des clients. Je regardai Maldoff et je lui fis part de ma réflexion soudaine :

– Il faudrait un Prix pour l’amélioration de la qualité de vie des Québécois d’expression française à Montréal, non?

Après avoir chacun lampé nos allongés inéquitables et maculés de sang, Maldoff devait sacrer son camp. Cela m’arrangeait, puisque Jasmine patientait debout et seule devant la Galerie de Bellefeuille, sur Greene. L’exposition Les Autodafés, de Paul Béliveau, me titillait le cortex frontal depuis quelques jours et une commande pour art press, une revue d’art contemporain gouvernée par une rédactrice nympho, folle et exhibitionniste française, pourrissait dans Outlook. J’avais sommé Jasmine de m’y rejoindre autour de 14 h. Bien qu’elle demeure dans Upper East Side, à New York, faire le saut de la 79e jusqu’à Montréal, lorsqu’elle prend un vol sans escale de JFK, lui prend trois heures. L’empreinte écologique de l’aller-retour de Jasmine correspond à la production annuelle de GES pour tous les pensionnaires du Old Brewery.

Je saluai donc Maldoff :

– Bon, j’passe ce soir essayer ton lite, pis je te fous un comment de marde sur AIRBNB!
– Good! See ya soon, the gonzo writer!

Je ne sus pas trop comment interpréter le gonzo writer , je fus étonné qu’il sache même en quoi retournait le sur-subjectivisme journalistique. Quoi qu’il en soit, je le vis disparaitre par delà les lointains dans Westmount, au travers d’une foule bigarrée et débile. Je mis mon chapeau et pris ma canne d’agrément. C.-à-d. : un bâton inutile pour marquer ma pompeuse distance esthétique vis-à-vis de mes contemporains et de l’émission soporifique d’Alexandre Taillefer. Je pris le pommeau de ma canne dans la main droite, tout juste je franchissais le porche, je me retournai vers le caissier et lui braquai la pointe acérée de mon bâton en m’exprimant à peu près comme ceci :

– James Jonah, c’pas lui qui fait la voix de Winnie-the-Pooh, dans l’dessin animé de Walt Disney?
– Winnie-the-Pooh, yes!
– C’est nul à chier comme nom de resto, mais ton café est pas trop amer, j’va revenir c’est pas cher.
– Thanks, have a number one day, Sir!
– Apprends le français, Sir!

Je hélai un taxi, ipso facto un chauffeur haïtien fort engageant m’embarqua :

– Vous allez où monsieur/where do you go?
– En français, bro!
– Oh oui, absolument, absolument mon ami! Où allons-nous?
– Galerie de Bellefeuille, sur Greene.
– Ok.
– Vous êtes nouveau?
– J’ai quitté après le tremblement terre de 2010.
– Quelle catastrophe!
– C’est où sur Greene?
– Près d’un Second Cup, j’imagine…

Nous discutions sur le trajet qui ne faisait pas plus de dix minutes, lorsque nous atterrîmes à bon port. Sans me tromper, un Second Cup trônait devant la galerie. Je donnai quelques dollars au chauffeur, il regarda en direction du café de merde et me dit :

– Vous aviez raison, c’est un Second Cup l’autre côté de la rue!
– J’avais une chance sur deux. Dans Westmount, soit c’est un Starbuck, soit c’est un Second Cup, les anglos de Montréal n’aiment pas le café.
– Ah, ça je ne le sais pas.
– Connaissance inutile.
– Bonne journée!
– Toé tou!

Jasmine patientait depuis plus de trente minutes, son minois crispé et le galbe de ses lèvres charnues trahissaient son plaisir de me voir enfin débarquer :

– T’as trouvé une chambre pour ce soir?
– As-tu chopé l’Ebola?
– Crisse té con! Sérieux, on dort où?
– On m’a conseillé un quatre étoile, sur Clark.
– Ça s’appelle comment?
– Mission Old Brewery.
– Ah, j’connais pas.
– Tu m’étonnes la porphyrogénète née dans les kleenex.
– La quoi?
– Le cul bénit.
– T’es con!
– T’es conne!
– On entre? J’ai froid.

Flashback

Je connus judéo chrétiennement Jasmine lors de mes études postdoctorales à Harvard. On assistait à un soporifique séminaire en histoire de l’art prérévolutionnaire américain. Jasmine glandait dans les hauteurs de la salle, or, comme elle est québécoise, elle reconnut mon accent du Saguenay alors que je posais une question et vint me rejoindre pour discuter entre camarades. On échangea des insipidités de convenances et je l’invitai à siffler des pintes au Shays Pub & Wine Bar sur JFK Street. Tout de suite, une bluette romantique s’écrivait, on prit la direction d’un parc quelconque de Cambridge pour consommer notre coup de bol!

Montréal 15 h 45

Jasmine m’empoigna par le bras, alors que nous jetions un regard désabusé sur les œuvres de Béliveau. Bien que j’affectionne particulièrement l’esthétisme de Paul, surtout ses autodafés hyperréalistes, j’avais une œuvre sous le bras que d’aucune époque ont eu cramée. Après quelques minutes dans la Galerie de Bellefeuille, je hélai à nouveau un taxi en saluant le galeriste, mas il était si affairé derrière son bureau en acajou qu’il daigna à peine jeter un œil en notre direction.

Chauffeur :

– Hi Sir, how are you doing?
– En français, please!
– Scusez-moé, icitte tout le monde parle en anglais.
– Vous êtes anglais?
– Ben non, j’viens de Montréal-Nord.
– 915 rue Clark.
– Ok!

Le chemin fut court, à peine eussé-je le temps d’embrasser Jasmine. Je payai le chauffeur à l’identité plutôt floue et j’entrai dans l’immeuble :

– Bonjour, j’veux une chambre pour deux.
– On mélange pas les sexes icitte, on n’est pas l’hôtel!
– Why not?
– Il s’agit d’un refuge pour les itinérants, monsieur!
– Mais on m’a dit que c’était un gite confortable 4 étoiles?
– Ahaha, qui vous a dit ça, ça doit être un fieffé menteur ou quelqu’un qui vous a joué un sacré tour.
– Pentoute, c’est ton patron, chose!
– Charles?
– Maldoff!
– Maldoff t’a dit ça?
– Ben oui, crisse!
– Au contraire, il veut crisser tout le monde dehors, y parle même de fermer des lits!
– Toute cette parade pour louer son travail de gestionnaire philanthrope, c’est que du vent?
– Ben oui, c’est un esti d’égocentrique qui n’a jamais passé une nuitte au frette!
– T’inquiète l’ami, j’venais fouiner pour checker mes intuitions. J’me doutais bien que vous laisseriez jamais deux âmes frivoles et lubriques giter icitte…
– Vous gagnez comment vot’ vie vous?
– On gagne pas sa vie, on l’a!
– J’veux dire, c’est quoi ton job?
– J’écris.
– D’accord…

Je saluai le brave homme et je rejoignis mon amie, qui avait certainement perdu de sa superbe… Or, au courroux qui la contractait succéda une gaîté étrange, pleine d’une douceur, d’une mansuétude, d’une tendresse ineffables. Elle ne comprenait pas mon stratagème et je ne pouvais lui en vouloir. Je la suppliai :

– Bon, on va aller dormir au Saint-James.
– T’es con, pis je la trouve pas drôle.
– Pis moé donc ? Demain, je vends un Cocteau, pis je paie une chambre aux dix premiers nécessiteux. Faut qu’ils commencent novembre du bon pied, sinon, on va perdre la seule strate sociale qui ne laisse aucune empreinte écologique…
– Comment ça t’es deep de même toé?
– Viens-t’en.

Au matin, après notre bed in en opposition aux contingences du quotidien, alors que je me levais, je vis que Jasmine s’était sifflé l’allongé que j’avais fait commander la veille pour mon réveil. À pleins poumons, je hurlai :

– Habille-toé, bouge ton cul pourpré, pis trouve-moé dans cette putain de ville un éthiopien serré bio, sinon tu payes la chambre toute seule!
– T’es fou!
– Oui!, sans mon café, j’peux pas supporter Montréal le matin.

Elle prit tout son temps pour se fringuer, ce qui eut l’heur de me faire chier aristocratiquement. Comme je ne pouvais attendre, j’appelai la réception pour les empresser de me monter un café, aussi lavasse soit-il. Le groom se pointa avec un Second Cup :

– Esti, on peut-tu avoir du vrai café dans cette putain de ville à la con!
– C’est du vrai café!
– Pentoute, c’est du jus de bas, tabarnack!
– Désolé monsieur, voulez que j’aille voir si on peut vous faire un court?
– Es-tu malade toé, je décrisse d’icitte, je passerai pas deux minutes de plus dans votre esti d’hôtel bourré de clichés qui grouille de trous-du-cul friqués et incultes tout partout!

Jasmine s’habilla en vitesse, elle vit le feu dans mes yeux de braises et comprit que nous devions quitter promptement, fuir cette chambre au mobilier orné de motifs floraux à vomir, digne d’un feuilleton télévisé des années 1980. Passé la réception, je vis une meute d’employés occupés à discuter du nouveau pont Maurice-Richard et je ne pus m’empêcher de hurler :

– ABYSSYS ABYSSUM INVOCAT, TABARNACK1!

1 « L’abîme appelle l’abîme, tabarnack. »

 

Michaël Lachance

Écrivain gonzo constructiviste