À leur tour de larguer les amours débute en force avec la lettre de Christian Bégin adressée à Maryse Latendresse, co-directrice de ce recueil de textes publié aux Éditions Tête [première]. Se confondant en excuses, prétextant des obligations personnelles et professionnelles, Bégin ne pourra respecter son engagement envers ce projet. L’acteur utilise ici la mise en abyme pour aborder le rôle de celui qui se défile lâchement, tant professionnellement que lorsqu’il est contraint d’initier une rupture. « Il y a beaucoup de déni dans la rupture au masculin, qui se drape dans des prétentions de faire attention à l’autre, mais en fait, c’est truffé de petites lâchetés. […] L’argument « je ne veux pas faire mal » est un leurre… En fait, ça ne s’adresse pas à l’autre. L’autre n’est même pas dans l’équation ».

Christian Bégin est sans contredit un analyste méticuleux de la nature humaine. On se délecte de ses réflexions emplies de sagesse. Excellente initiative d’entamer le recueil avec un artiste de cette trempe. Il donne le ton aux histoires d’amours déchus, aux plaies encore béantes, mais surtout à une sensibilité masculine vraiment touchante.

Ce recueil de textes regroupe des histoires universelles et singulières à la fois, divisées en trois parties : Ô toi, Tourner en rond et Seuls ensemble. Si la version féminine était ponctuée des paroles de chanson de l’interprète Lisa Leblanc, c’est Philippe Brach qui prête sa plume à la voix des hommes en début de chaque section. L’illustratrice Lapo, fidèle à la deuxième mouture, égaie les textes de Brach.

Tout comme la première édition, À leur tour de larguer les amours présente une diversité de genres littéraires et des angles de vue originaux. Ainsi, dans « Rompus » Christian Vézina réussit un exercice de poésie dense. S’il amorce son texte avec un parallèle entre l’amour et la conjugaison, il poursuit son élan avec la prémisse suivante « Perdus comme dans… » où questionnements et bouleversements s’entrecroisent. À la fois, éloge du sentiment amoureux et constat d’une douleur exacerbée, c’est le texte, selon moi, qui évoque le mieux le thème « Ô toi ». Il s’agit d’une véritable ode à l’amour déchu. J’adore l’extrait du Cosmic Bowling. N’avons-nous jamais fondu en larmes dans un lieu insipide, dévasté par le chagrin d’une rupture?

Steve Gagnon, lui, emprunte au monologue, la voix d’un homme vacillant entre la colère démesurée et une léthargie dépressive. « Fracas » est dénué de ponctuation et ardu à lire, mais l’on perçoit l’urgence d’expier une douleur. Les mots s’entassent et s’engouffrent comme de multiples excuses que l’homme verse à son épouse et à ses enfants. Sur fond d’obscurantisme automnal, l’auteur emploie la métaphore de l’inondation, l’humidité qui se colle à la peau, les pieds ratatinés, les murs infestés de moisissure. Tout tend à s’effondrer. Un texte vraiment touchant et brutal à la fois.

En rafale

Patrick Dion, je veux connaître le nom de ce restaurant, rue St-Laurent dans cette histoire d’un homme qui y convoque la femme de sa vie pour, paradoxalement, mettre un terme à leur relation. Dans « La fin de l’amour en cinq services », l’auteur nous met littéralement l’eau à la bouche avec ses descriptions culinaires sur fond d’excuses pathétiques.

Bien sûr, il y a ceux qui laissent, et ceux qui sont largués. Ceux dont l’amour viscéral ne semble pas vouloir s’estomper. « Mon doux amour d’orange amère, ma Véhémente ». Ainsi s’adresse Stanley Péan à celle qui l’a quitté et qui tente d’instaurer la paix alors que jamais la guerre ne fut déclarée. Recensant le passé, menant un raisonnement pour ne point succomber, l’écriture de Péan est enveloppante, et sa réflexion sensible, posée et raffinée.

Chers célibataires, êtes-vous parfois envieux des couples heureux croisés sur votre chemin? Lisez « La cathédrale de Schrödinger » de David Leduc (le Grand Slack), l’histoire d’une déchéance, somme toute cocasse. Vous baignez dans une relation à sens unique et votre confiance s’effrite? Allez voir ailleurs avec « Sutton » d’Éric Simard. L’auteur ne saurait mieux décrire la naissance du désir réciproque et nous rappeler cette chimie de l’attirance.

J’aimerais tant pouvoir parler de chaque texte, car chacun d’eux possède la capacité d’attendrir, de bouleverser et de surprendre.  À leur tour de larguer les amours réussit une fois de plus à aborder la rupture sous différents aspects. L’effervescence des premiers moments ensemble, l’amour bucolique en apparence idyllique,  le Big Bang pour illustrer deux êtres à des années lumières l’un de l’autre… Le recueil de textes pousse même l’audace jusqu’à présenter un fait divers québécois sanglant pour illustrer l’entêtement à se vautrer dans le modèle de couple traditionnel dans « L’affaire Jocelyn ». Bref, on se délecte de chaque histoire, dont la forme concise parvient à tenir le lecteur en suspens, malgré l’universalité d’un sujet inépuisable.

– Edith Malo

À leur tour de larguer les amours, collectif sous la direction de Marie Lamarre et Maryse Latendresse, 2018.

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