Crédit photo: Atwood photographie

Entrevue avec Isabelle Forest, femme de conviction, poète, romancière, programmeur et diffuseur à la Maison de la littérature et ancienne directrice du Printemps des poètes.

À l’instar des poètes engagés de la fin des années 60 et dans les années 70 – si on pense à Miron, Chamberland, Perrault, Godin entre autres -, vous avez choisi de vous impliquer dans la diffusion et le rayonnement de la littérature et de la poésie à Québec. Y-a-t-il un rêve porteur derrière ce choix?

Le rêve porteur, c’est la première fois qu’on me pose cette question. Disons que je fais partie d’une communauté, d’un ensemble et que j’avais envie de participer à cet élan des arts littéraires, à la vivacité de la poésie dans l’espace public. Je ne crois pas que les gens n’aiment pas, ne lisent pas de poésie. C’est comme en amour…on peut avoir peur de ce qui nous attend, peur de ce qui va nous être révélé. Je pense avoir réussi à vérifier que le public, confronté à la poésie aimait ce qu’il lisait. La poésie à mon sens gagne du terrain, de la noblesse, qu’on pense aux nouveaux prix en poésie, comme celui des libraires, aux publications, aux événements, aux collectifs. Il y a beaucoup de familles, de genres, l’underground est très présent.

La maison de la littérature est un projet très vaste qui favorise la relève et l’expression de formes nouvelles en création. Peut-on dire que Québec est devenue une capitale de la création en émergence? Je pense ici à Première Ovation, aux spectacles créés, aux lectures, expos, bourses et résidences d’artiste que vous offrez.

Première Ovation encourage les jeunes. Je pense au mentorat, au jumelage entre les générations, aux résidences croisées à Bordeaux, Paris…On les soutient financièrement, on les encadre avec des auteurs expérimentés. Les demandes affluent. Spectacles, appels de projets… Les jeunes ont compris qu’on a envie d’entendre toutes les idées même les plus folles, qu’on les aide à les réaliser. Les arts littéraires, c’est-à-dire le texte littéraire sorti du livre, permettent des innovations : courts-métrages ou conception sonore autour du poème, expos où l’art visuel accompagne le texte, enfin toute production qui inclut un autre médium comme la danse, la vidéo, etc… Et la Maison de la littérature accueille et diffuse ce travail. C’est multigénérationnel, multidisciplinaire et unique dans la francophonie, où il n’existe aucune Maison de la littérature. Le lieu magnifique est situé dans le Vieux-Québec, à l’emplacement de l’ancien Institut-canadien qui fait partie du réseau des bibliothèques de Québec. Il y a aussi une salle de spectacles.

Diriez-vous que votre travail a une dimension politique, non seulement dans le sens d’ouvrir la parole à l’espace public mais aussi de susciter la controverse et les débats autour de la littérature et de la société actuelle?

Je l’ai toujours vu plutôt d’un point de vue plus large, disons sociologique. Comme travailleur culturel, j’ai l’impression de participer à la beauté du monde, aux choses lumineuses même si souvent les thématiques sont noires. Un peu comme les poètes alchimistes.

Comme dans votre roman Les laboureurs du ciel?

Oui exactement. Mais j’aurais envie d’écrire des textes plus engagés. J’ai commencé d’ailleurs ces dernières années. Cela me préoccupe de savoir dans quel monde nous avons mis nos enfants, quel avenir nous pouvons leur offrir.

Vous avez été la directrice du Printemps des Poètes. On vous a saluée pour votre dynamisme, votre inventivité et votre leadership. En tant que poète et administratrice, que retenez-vous de cette aventure et comment envisagez-vous la prochaine?

Je retiens qu’avec les collaborateurs et les partenariats, on a pris des risques qui ont fonctionné. La poésie c’est rassembleur. Travailler pour créer un événement littéraire est une expérience de groupe. La rencontre humaine autour du texte est multiple et il se crée une chimie incroyable. J’avais envie de participer à plus grand que moi. J’avais déjà vécu l’expérience de l’écriture à temps plein et j’y étais heureuse, mais le contact me manquait.

Et si nous revenions à vous comme poète, comme écrivain. Quelle place ça occupe dans votre vie aujourd’hui?

La poésie conserve son attrait et son mystère pour moi. Je n’arriverai jamais à saisir ce qu’est la poésie. Je me situe parmi les écrivains qui ne publieront pas beaucoup. Toute démarche d’écriture se doit d’être intègre, d’atteindre sa propre vérité. Où est notre vraie voix, trouver la bonne façon de dire. Plusieurs niveaux entrent en jeu, dont des parties inconscientes qui font peur et l’écriture se situe aussi dans cette acceptation.

Le thème de l’enfance et sa morsure, l’idée de quelque chose qui vide… l’enfant de son enfance, est récurrent dans votre recueil Les chambres orphelines et présent même dans le titre. Le lieu mythique de la chambre, l’imaginaire salvateur…

Des choses nous marquent au fer rouge. Enfant, on naît avec nos thématiques. J’étais partagée entre la magie de l’enfance et sa dure réalité dans le contexte difficile où je vivais. Mon imaginaire était exacerbé entre cet univers concret et la nature, insectes, fleurs, arbres qui devenaient mes amis. Je dessinais, j’écrivais, j’avais besoin de cette soupape, de cette fuite.

Votre autre recueil L’amour, ses couteaux nous amène dans un dialogue, un va-et-vient où l’amour, la guerre et la mort semblent indissociables. Partagez-vous cette lecture?

Une question fondamentale, poético-philosophique s’est posée à moi pour l’écriture de ce recueil : comment les humains pouvaient tomber amoureux en temps de guerre? Un ami revenait de Sarajevo cinq ans après la guerre avec des photos des habitants de cette ville. J’ai imaginé une rencontre entre un homme et une femme et comment le sentiment amoureux pouvait naître dans un tel contexte. Besoin de survie, de sexualité, de plaisir et également le besoin de contrer le combat de la mort à l’intérieur de soi. Ma façon d’y répondre a été l’écriture de ce recueil. Quand on atteint l’impalpable, c’est un moyen de se sentir vivant. De sentir la vie plus grande que soi et d’être connecté à ce qui nous entoure.

Cela donnerait un sens à l’inéluctable de la mort, à nos fragilités et aux désastres?

Tout peut avoir un sens. Il y a aussi du lumineux. Comme dans le recueil de Jacques Brault L’en dessous l’admirable. La poésie peut offrir ce lumineux. Ce monde d’ombre que l’on ramène à la lumière nous aide à mieux saisir notre rapport au monde.

Merci à Isabelle Forest pour sa disponibilité, sa générosité.

Monique Adam

Œuvres d’Isabelle Forest:

Poésie

  • Les chambres orphelines, Écrits des Forges, 2003
  • L’amour, ses couteaux, Écrits des Forges, 2011

Romans

  • La crevasse, Lanctôt éditeur, 2004
  • Les laboureurs du ciel, Alto, 2012