Dans À la croisée des siècles, texte rédigé en 1997 et réédité par Écosociété, Charles Gagnon dresse le portrait d’une gauche moribonde, ayant perdu le caractère mobilisateur et populaire qui avait marqué les années 60 et 70; en parallèle, il dénonce le système capitaliste qui, à partir de 1980, ne cesse de prendre de l’expansion et avale tout sur son passage. Jonathan Durand Folco et Jeanne Reynolds complètent l’ouvrage en ajustant au contexte actuel les propos de l’ancien felquiste.

Hégémonie néolibérale

D’abord, Gagnon fait état d’une scène politique d’où la gauche est, à toute fin pratique, absente. Son pouvoir politique est devenu à peu près nul; les idées de gauche ne sont plus débattues et souvent considérées comme « déconnectées de la réalité ». Gagnon explique (en partie) ce recul de la gauche par une intégration massive du capital dans les couches de la société (classes sociales) qui, dans le passé, ont porté les mouvements ouvriers; aujourd’hui, les travailleurs ont souvent, via leur fonds de pension ou leur REER, des intérêts capitalistes, en ce sens que leur retraite dépend grandement du rendement de leurs investissements.

Pour Gagnon, la droite défend le statu quo (capitalisme et néolibéralisme), tandis que la gauche inclut tous les mouvements qui aspirent à du changement. Il rappelle que, malgré le lieu commun voulant que l’écroulement de l’URSS marque la « fin des idéologies », le néolibéralisme est bel et bien une idéologie, avec ces poncifs, ses interdits et sa promesse d’un avenir doré (le marché complètement libre et mondialisé, assurant richesse et félicité pour tous). Mais le discours néolibéral se garde bien de révéler la nature idéologique de son programme.

L’homme postmoderne aurait donc l’impression de vivre hors de l’idéologie : n’ayant plus rien à espérer, aucune cause à défendre, il se retire en lui-même. Or, l’idéologie est, selon Gagnon, indispensable à l’homme, car c’est ce qui vient articuler et donner un sens à sa vie. Ainsi, la déconfiture de la gauche lors des années 80 aurait lancé ses militants et ses sympathisants dans une quête de sens qui n’aurait toujours pas abouti. Devant la victoire du capital, qui a réussi à s’imposer mondialement, la gauche, elle, s’est étiolée, fragmentée en différents groupuscules opérant sans concertation et à petite échelle, aucun mouvement fédérateur n’unissant ceux-ci autour d’une idéologie cohérente.

Tout se passe comme si, devant l’hégémonie néolibérale, la gauche avait déclaré forfait, se repliant dans une position défensive, n’osant plus revendiquer quoi que ce soit et se contentant d’atténuer la paupérisation des plus faibles. Gagnon ne dénonce pas les groupes communautaires et autres initiatives d’économie sociale, mais fait remarquer le manque de portée de leurs actions, eux qui sont, par surcroît, financés par l’État, auquel ils doivent donc obéir sans quoi ils perdront leurs subventions.

Obstacles

Les deux principaux freins au renouvellement de la gauche seraient, selon Gagnon, l’association des syndicats avec les entreprises, et le projet indépendantiste. Les grandes centrales syndicales, historiquement associées au PQ dans sa lutte pour le droit des travailleurs, donnent un appui inconditionnel au projet indépendantiste. Or, elles ont continué à l’appuyer malgré son virage néolibéral (dont Lucien Bouchard est l’artisan), au nom d’un Québec souverain, délaissant du même coup leurs visées progressistes. Sans oublier qu’elles établissent des partenariats avec les banques en investissant chez elles les économies de leurs travailleurs (stratégie paradoxale encourageant un système qui exploite ces mêmes travailleurs) ainsi qu’avec les entreprises, qui deviennent des alliés avec lesquels elles négocient docilement, selon leurs propres règles.

La condition québécoise a beaucoup changé depuis la Révolution tranquille; l’hégémonie canadienne n’est plus le principal problème des Québécois. La plus grande menace serait plutôt le capitaliste mondialisé qui étend son emprise à travers la planète. Sans pour autant dire que l’indépendance est un projet dépassé, il fait remarquer l’absence de réflexion poussée sur les réelles motivations et conditions d’une sécession d’avec le Canada; trop souvent, le projet indépendantiste se résume au rêve romantique d’une libération du joug colonial anglais et de la création d’une sorte d’Éden francophone et socialiste.

Vers une gauche unie

« Je demeure convaincu qu’une lutte conséquente contre le capitalisme triomphant exige une certaine cohérence idéologique et une plus grande cohésion politique. Par conséquence idéologique, j’entends avant tout une critique radicale de l’économisme libéral, une analyse de son mode d’exercice et de ses effets pervers. Si ceux-ci ont été présentés de maintes façons au cours des dernières années, force est de reconnaitre que ces critiques n’ont guère rejoint la conscience populaire, encore subjuguée par le discours libéral quasi exclusif de la dernière décennie. »

Ce constat, vieux de presque vingt ans, semble avoir gagné en justesse; la contestation, comme on l’a vu en 2012, n’arrive pas à rejoindre la « majorité silencieuse » qui, inventée par les libéraux et nourrie à la propagande néolibérale, n’a pas suivi les étudiants. Or, pour Gagnon, une révolution ne s’effectue pas sans un appui populaire massif; la gauche doit donc retrouver un moyen de convaincre le peuple des effets néfastes du capitalisme sur la vie de tous les jours. Elle doit réussir à articuler un discours qui rejoint toutes les couches de la population. Il appelle à étendre la portée de la gauche, à fédérer ses partisans autour d’un « nouvel humanisme » qui s’opposerait à l’économie de marché.

Les deux textes qui constituent la postface sont inégaux; Jonathan Durand Folco se contente de résumer les propos de Gagnon, tout en ajoutant que la gauche actuelle doit surpasser « l’anticapitalisme dogmatique d’une jeunesse qui semble répéter l’enthousiasme du marxisme-léninisme d’autrefois », ainsi que la « gauche communautaire qui se rive sur la défense des droits des plus démunis et appelle aux bons sentiments pour créer une société meilleure fondée sur le cœur des électeurs. » Jeanne Reynolds, quant à elle, avalise le propos de Gagnon à propos du projet souverainiste; elle prône la lutte des classes plutôt que des communautés culturelles, et appelle à des associations transprovinciales et transnationales qui défendraient le projet socialiste contre les pouvoirs en place. Contrairement à Gagnon, elle prône plutôt des actions militantes et combatives en marge des institutions traditionnelles.

Le texte de Gagnon anticipe avec justesse la situation actuelle : les États perdent leur pouvoir au profit des multinationales et des élites bancaires, les premiers se soumettant aux diktats des seconds, par peur de tomber en récession si leurs souhaits ne sont pas exaucés – tout ça au détriment des peuples. Dans le contexte du Printemps 2015, son analyse permet une meilleure compréhension des forces en présence et des défis qui attendent la gauche. Un très beau livre que je recommande chaudement.

Antonin Marquis

À la croisée des siècles; réflexions sur la gauche québécoise, Charles Gagnon, avec la participation de Jonathan Durand Folco et Jeanne Reynolds, Écosociété, 2015.