365 passants, c’est un passant par jour de l’année : l’auteure, Frédérique Dubé, avait pour projet de prêter sa voix à une nouvelle personne, à un nouvel inconnu, chaque jour pendant un an, et de publier le résultat sur un blogue. Si l’idée n’est pas neuve, le projet avait le mérite d’ouvrir de larges possibilités; se mettre à la place de 365 personnes devait bien produire quelques rencontres-poèmes mémorables.

Ce sont donc ceux qui ressortaient du lot qui composent le livre 365 passants. Et 65 qui resteront, publié aux Éditions d’art le Sabord l’automne dernier dans un beau livre lourd, au papier glacé qui évoque le livre d’art et qui suggère (de façon un peu décalée) une lecture des textes un peu comme des illustrations.

Dommage que le projet d’écriture, entre la contrainte de faire un texte par jour et celle de faire un texte par personne, s’éparpille un peu, laissant un résultat étrange, à la lecture difficile parce que sans repère. Les textes portent tous une date : logique, ils sont parus sur un blogue, chaque jour. Pourtant, une fois sortie du contexte, cette date accolée au texte semble vouloir faire sens; mais comment? Les poèmes n’y font pas référence. C’est qu’il ne reste que la date, pas l’image de la personne à laquelle fait référence le texte; le poème voudrait se rattacher à ce référent essentiel, mais il en est détaché, et il apparaît comme amputé.

L’énonciation, quant à elle, oscille d’une personne à l’autre, ne prend jamais résolument place dans la peau de l’observateur (la poète) ou dans celui de l’observé (le « passant »). Or la voix, elle, ne change pas; le style, le niveau de langue, sont le même d’un poème à l’autre. On se trouve donc devant un drôle d’hybride où 365 passants écrivent la même poésie…

Si les textes ne sont pas dépourvus de belles trouvailles, on se butera souvent à des poèmes aussi longs qu’hermétiques (bien qu’ils ne réinventent pas la phrase, et encore moins le vers), qui cherchent à rendre ce qui ne se voit pas : les peurs, les hontes, les aspirations.

Le poème ne fonctionne pas comme les genres narratifs : son système de références n’est pas tout à fait interne. On ne dira pas : voici le personnage, voici son âge, voici les lieux où il existe. Le poème se présente toujours accroché à la circonstance qui le provoque, et à plus forte raison quand cette circonstance est explicitée, et la contrainte avouée.

Ce qui apparaît en premier dans les poèmes de 365 passants, c’est la voix de Frédérique Dubé, qui de l’aveu de la 4e de couverture « a toujours voulu vivre plusieurs vies ». Désir compréhensible. Mais peut-être la poésie n’était-elle pas la forme à choisir pour réaliser publiquement ce désir.

 

– Roxane Desjardins

 

365 passants. Et 65 qui resteront, de Frédérique Dubé

Éditions d’art le Sabord, 91 p.

http://365passants.com/