Suite à son dernier roman Maudits! (Coups de tête, 2009), où des jeunes en limousine se faisaient poursuivre le soir de leur bal de graduation par un psychopathe armé d’un harpon et d’une machette, Édouard H. Bond, avec son plus récent ouvrage intitulé Les verrats, met de nouveau en scène des personnages adolescents qui, cette fois, sont loin d’être des victimes. Moins axé sur le gore et le sexe que les premières parutions de Bond, Les verrats s’apparente plutôt à l’univers du film À l’ouest de pluton (Henri Bernadet et Myriam Verrault, 2008) qu’à celui de Friday the 13th (Sean S. Cunningham, 1980). Car si David, Marco et Samuel, les protagonistes, n’ont absolument rien à voir avec Sergio, le slasher assoiffé de sang de Maudits!, ceux-ci n’en demeurent pas moins des délinquants du 450, des terroristes de centre d’achats, des meurtriers de la quiétude municipale, bref, des petits verrats : « On crevait les pneus des voitures dans le stationnement de l’hôpital. On vidait les bouteilles de Coke dans les boîtes aux lettres. On lançait des bombes puantes dans la salle au cinéma à dix minutes de la fin du film. »

Ici, la banlieue, bien qu’on en nomme quelques artères et commerces, reste assez anonyme. Châteauguay ? Terrebonne ? Blainville ? Rien ne nous permet de situer exactement les lieux. Et peu importe, puisque la banlieue des Verrats, c’est la banlieue universelle. Celle des sous-sols d’open house trashés, des toasts de Cheeze Whiz sur pain blanc et des chansons de Death from above 1979 envoyées dans le tapis. Là où l’ennui est incommensurable, le quotidien sans saveur et le web toujours plus lobotomisant : « Ça faisait deux heures qu’on vedgeait sur Youtube à se taper les classiques : les talking animals, CathyMay15, le ti-cul PFK, des vieux sketches de RBO, la douchebag-réalité UNYK, les best of fail 2009, 2010, 2011, Immortal chante « Hochelaga »… En essayant non pas d’imiter la langue « des jeunes » mais de la traduire telle qu’elle se parle réellement, avec ses imperfections et son jargon Facebook, ses mots-valises et ses sacres mi-anglais mi-français, Édouard H. Bond a créé avec succès des personnages aussi révoltants qu’étrangement attachants, des ados troublés qui semblent toujours hésiter entre boire un verre de chocolat d’une main ou se branler de l’autre.

Par ailleurs, si j’ai laissé entendre plus tôt que le trash était moins à l’honneur dans le dernier roman de Bond, cela n’est pas entièrement vrai. Les verrats est écrit de telle façon que le lecteur perçoit une oscillation constante entre une langue plus propre, plus bon-enfant (« il y avait longtemps que je m’étais offert une véritable séance de volupté solitaire ») et une langue abrupte et vulgaire (« je voulais des big boobs, des queues grosses comme mon avant-bras, du ass fuck et une esthétique rough »), à l’image des tergiversations internes de David, garçon le plus réfléchi des trois et narrateur de l’histoire, déchiré entre son amour des belles lettres et son besoin incoercible d’impressionner. Cette alternance du sale et du sage illustre de façon intéressante la vacillation profonde des garçons, leur nécessité constante d’évacuer le vide de la façon la plus intense possible — drogue, alcool, pornographie, vandalisme, n’importe quoi pour se sentir un peu vivant — mais ne réussit pas à maintenir cet équilibre jusqu’à la fin du roman (je pense notamment au dessein excessivement dramatique du père de Marco et à certaines réactions trop caricaturales de ce dernier).

Les verrats, c’est donc l’histoire bien simple, au premier abord, de David, Marco et Samuel, trois adolescents qui fument, parlent de cul et sèment la terreur dans leur banlieue. Mais Les verrats, c’est aussi l’histoire de la dérive « épique » d’une jeunesse qui ne sait plus comment échapper à la répétition, ni reconnaître l’insipide et l’illusoire; l’histoire d’une adolescence indubitablement en perte de repères, où les réseaux sociaux prédominent sur l’authenticité des relations humaines; bref, l’histoire de garçons et filles prêts à tout briser, tout lâcher, tout essayer, pour obtenir la certitude qu’ils existent toujours, à leurs propres yeux comme à ceux des autres. Les autres, ces « hosties d’cinq-un-quatre », ces « étranges », ces « pas comme nous ».

– Alice Michaud-Lapointe

LES VERRATS, Edouard H. Bond (VLB éditeur, mai 2012)