« Si tu ne peux te débarrasser du squelette de ta famille, aussi bien le faire danser. » C’est par cette citation imagée de George Bernard Shaw que l’auteure Caroline Vu met la table pour Un été à Provincetown. Elle n’aurait pu choisir plus justes propos pour illustrer les thèmes de son roman : histoires de vie, liens filiaux, courage et résilience. Publié en 2016 par les Éditions de la Pleine Lune, ce second ouvrage suit de près Palawan Story, finaliste au Concordia University Book Prize et récipiendaire du prix Fred Kerner décerné par la Canadian Authors Association.

La narratrice de ce roman intimiste, Mai, est une jeune femme d’origine vietnamienne qui révèle page après page le parcours de vie des membres de sa famille, dont le sien. Des liens tissés serrés remplis de nœuds, qui seront dévoilés au grand jour par son cousin Daniel. Personnage coup de poing, Daniel est la pierre angulaire autour de laquelle s’articulent les secrets familiaux et les non-dits. Empli de colère, il se meurt avec un grand vide dans le cœur. Daniel est atteint du VIH, qu’il a contracté lors d’un séjour à Cape Cod. Sur son lit de mort, dans un hôpital montréalais, il ressent le besoin de divulguer certaines trahisons tenues sous silence qui ont gangrené les relations familiales, et qui lui brûlent l’âme.

Daniel est mort prématurément depuis 28 ans. On pourrait penser qu’avec le temps, on lui pardonnerait. Mais non, pareille chance n’existe pas. L’orgueil et la mémoire ont la vie longue dans sa famille. Je le sais parce que sa famille est aussi la mienne. »

Pour Mai, la prise de parole de Daniel lors des derniers mois de sa vie servira de catalyseur à ses propres blessures d’enfance. La liberté s’acquiert parfois à fort prix.

La trame narrative du récit se déroule en grande partie au Vietnam, pays d’origine de l’auteure. Le fil conducteur effectue des va-et-vient entre le passé et le présent, revisitant l’époque coloniale et la guerre du Vietnam. Autant d’épisodes de vie entremêlés entre les générations, où les conséquences de certains choix peuvent subsister pendant longtemps.

Pour eux, nous puions tous le Viêt-Cong. Comme la guerre du Vietnam produisait toujours des chapelets de housses mortuaires américaines, les gens dans les rues nous regardaient naturellement avec suspicion. Indignés, ils se demandaient comment l’ennemi parvenait à se frayer un chemin jusqu’au cœur de l’Amérique. Nous savions qu’il valait mieux déguerpir en vitesse. »

À chacun son histoire

Certaines difficultés vécues au sein de la famille s’enchevêtrent avec les traumatismes et les deuils hérités du pays d’origine. Il est alors difficile de départager les fantômes du passé de la vigueur d’une mentalité traditionnelle ancestrale qui persiste. Mai présente les différents membres de sa famille en dépeignant leurs torts et leurs travers de façon sensible. Les pages sont emplies de personnages, tous plus complexes les uns que les autres, et fragiles par leurs faux-semblants et leurs croyances surannées.

Force est de constater que l’auteure réussit une écriture sur la pointe des pieds comme des bribes de confidence si délicates qu’elle semble vouloir les chuchoter. Là se loge toute l’efficacité de cet ouvrage : le style. Dans cette autobiographie romancée, Caroline Vu maîtrise l’art de raconter. Par une structure faite de reprises qui s’apparente à l’anaphore, figure de style qui vise à produire un effet de renforcement, la romancière insiste sans détour sur les aspects déterminants de son histoire. En outre, ses phrases sont rythmées, imagées et teintées d’humour.

Elle propose une œuvre troublante de sincérité. De toute évidence, l’auteure a eu le souci d’écrire un livre collé sur le réel, qui ne fait pas dans la dentelle. Autant la forme que le fond séduisent, à condition d’aimer être bouleversé. Une chose est sûre, il ne laissera personne indifférent. Ce sublime roman est assurément l’un des meilleurs livres québécois de l’année 2016.

Marie-Paule Primeau

Un été à Provincetown, Caroline Vu, Les Éditions de la Pleine Lune, 2016.