Parce que comparer les points de vue et confronter les idées, c’est notre dada au webzine Les Méconnus (et on aime ça se gâter) : deux journalistes chevronnées se sont penchées sur Prague de Maude Veilleux. Juré craché, Elizabeth Lord et Mélissa Pelletier ne se sont pas lues mutuellement avant publication. Alors, accord total ou visions totalement différentes? Place aux critiques (en ordre alphabétique, excusez-nous pardon)!

Prague : écrire ou vivre – Elizabeth Lord

Prague, œuvre très attendue publiée chez Hamac, s’ouvre sur plusieurs scènes sexuelles dont on sort ébranlé, mais surtout dubitatif. Maude Veilleux a l’habitude des formules choquantes, des propos qui font réfléchir. Mais ici, avec Prague, quelque chose ne colle pas.

Les cinquante premières pages m’ont laissée froide, déçue par moment. La forme fragmentaire fonctionne à merveille pour ce récit où une jeune femme mariée, mais dans un couple ouvert, transgresse la seule et unique règle qu’elle tient avec son mari : ne pas tomber amoureuse de la personne avec qui elle peut avoir une relation extraconjugale. Néanmoins, on sent que quelque chose n’y est pas, qu’il nous manque des informations pour bien entrer dans le récit.

Là où tout prend son sens, c’est lorsque Veilleux présente le projet derrière ce livre. Vivre cette expérience dans le but de la raconter, dans le but de créer ce récit, dans le but d’exister par la fiction, par l’écriture. Ce qui s’annonçait comme un récit d’apprentissage sur l’amour s’avère une réflexion brillante sur l’écriture, sur les limites de l’exploration de la réalité par celle-ci et sur les dangers de « vivre pour créer ».

Dans la deuxième partie du roman, le questionnement devient plus présent, accapare la fiction, en prend possession. C’est le second souffle, la réussite, là où tout prend son sens, mais à quel prix? « Était-ce seulement pour me tirer de ma culpabilité que j’écrivais ce livre? Ma culpabilité d’être en train de tomber amoureuse d’un autre homme, d’avoir flanché à ma promesse, de me retrouver aussi peu loyale que les autres. » La réponse viendra.

Si ce n’est que par son audace, Prague reste un roman d’une grande portée qui soulève des questions pertinentes quant à l’apport de la réalité dans la fiction, et aux limites qui peuvent être transgressées pour créer. Plus fort qu’une simple autofiction, Prague bouleverse et questionne. Déceler le vrai du faux y est impossible. Mais là n’est pas la question…

Extrait :

Avec la déprime des jours précédents, je ne voyais plus clair. Je savais que je n’avais pas le désir d’être heureuse, je savais que ça m’importait peu. Cette histoire n’avait du sens que lorsque je commençais à l’écrire. Si je passais une semaine sans rédiger, je me croyais amoureuse, au bord du divorce. Il fallait que je ramène mon expérience à la littérature. Quand je terminais un bon paragraphe, peu importait ma peine, mon manque, ma culpabilité. Il y avait le texte. Le texte salvateur. »

Prague ou l’ailleurs, toujours l’ailleurs – Mélissa Pelletier

Elle a presque 30 ans. Ou peut-être déjà? (Coquine, va!) Elle travaille dans une librairie, mais surtout, elle écrit. Ou tente d’écrire. Phare sur Prague de Maude Veilleux, un objet qui ne manque vraiment pas d’intérêt.

Par où commencer? Je peux déjà vous dire que ça se voulait un livre sur le couple ouvert. Une expérience à vivre pour nourrir l’écrit, fournir une autofiction à la clé. Le roman, pourtant, en a décidé autrement. Comme un point déclencheur, ou plutôt une vague porteuse de grands changements, l’ouverture du couple deviendra le prétexte à une remise en question digne de ce nom. De l’amour, de l’écriture, de tout.

Avec une plume simple, précise, hachurée et même malheureusement laconique parfois, Veilleux sème quelques moments par-ci par-là. Des détails souvent, des instants charnières aussi, toujours prise entre son mari Guillaume et sa relation de plus en plus envahissante avec Sébastien, son collègue à la librairie où elle travaille entre deux séances d’écriture. Des séances qui ne vont pas aussi bien qu’elle le voudrait : le récit prend d’ailleurs souvent des airs monotones, comme si l’auteure était elle-même trop dépassée par son univers pour bien le rendre.

Et on vogue avec elle, sans trop savoir quelle direction elle va prendre. Parce que clairement, elle même ne le sait pas. Comme on ne peut s’empêcher de regarder un accident sur le bord de la route, la protagoniste semble s’être assise dans sa propre vie – popcorn à la main – pour observer ce qu’il se passerait si… Si elle allait contre les règles de son mariage. Si elle allait trop loin dans sa relation avec Sébastien. Si elle laissait tomber son équilibre tranquillement, l’air de ne pas y toucher.

Il faut le dire : en tant que lecteur : on a juste le goût de tasser sa main pour prendre une bonne poignée en se demandant, fasciné, qu’est-ce qui va bien pouvoir lui arriver.

Prague, Maude Veilleux, Hamac, 2016.