Il y a une poésie impure, traversée par la nécessité d’écrire, s’emparant de la vie comme de la mort. Elle se démarque des nombreux recueils publiés comme des plaquettes en série où il est possible de substituer « quelques vers d’un poème à l’autre, déplacer quelques poèmes d’un recueil à l’autre, ou enlever quelques mots à un vers, quelques vers à un poème, quelques poèmes à un recueil sans que leur configuration » soit modifiée, écrit Robert Melançon. Pourtant, elle se fait rare, cachée dans le tournant des choses. Si bien qu’on produit aussi des critiques sérielles, avec des structures et des schèmes similaires – les miennes ne sont pas exclues. Et il faut chaque fois attendre que Louise Dupré publie un nouveau livre pour la retrouver, pour être bouleversée par « la main hantée » de l’auteure qui nous ramène à nos morts enfouis quelque part en nous, à qui on demande pardon d’être capable de choisir leur fin, bien qu’on les aime, pour qui on se réveille avec la honte, pour qui on s’endort avec la même honte, indélogeable. Tout commence par la perte d’un chat qui aurait dû mourir recouvert par le noir, comme le font les bêtes, et qui depuis brouille les frontières entre le bien et le mal, en renvoyant à une seule langue : la cruauté.

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De ce félin euthanasié, puis de celle qui retourne chez elle avec la main soudée à une cage vide, il reste seulement le souvenir des hurlements qui font échos à tous les bruits d’agonie contenus en cette terre; les épouses lapidées, les filles violées. La main, porteuse de « l’odeur millénaire du feu et du sang », est incapable d’écrire je, entachée par la douleur, impuissante devant les humains qui lui font perdre la foi. Il lui faudrait être un peu plus solide, ne pas avoir de torts dans cette histoire, être reliée à une femme innocente et bénie entre toutes. Mais les images de la poésie prennent naissance en plein cœur des cendres, jusqu’à souiller le paysage de leur suie, et condamnent le sujet poétique à devenir une « touriste de la mort » avec un regard posé sur des tableaux horrifiants. Parfois, elle fait la morte – un sursis où elle répète les enseignements de la lumière et espère que sa main pourra sauver son dernier mot, alors que le poème se retourne contre elle. Qu’à cela ne tienne, elle continue d’enfoncer son crayon dans le bras de l’Histoire qui se lève, toujours violent et prêt à tuer.

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Écrire la main hantée, c’est ainsi que les choses apparaissent dans les poèmes en vers et en prose de ce recueil récemment paru aux Éditions du Noroît. La main autonome, distincte du corps, brandit ses ongles noirs comme un réceptacle de la misère, secoue « les linceuls pour en faire des nappes » et refuse de céder complètement à la noirceur. Il me semble, et c’est là une opinion bien personnelle, qu’il n’y a pas de poésie plus vraie, du moins plus vraisemblable, que celle qui fait émerger quelques traces de lumières quand les lumières mêmes sont éteintes et que les dernières étincelles vacillent dans l’ombre – poésie-lampe de survie qui cherche sur son chemin une manière d’être au monde pour éviter de s’ouvrir les orteils sur les ampoules brisées. Louise Dupré nous offre une très grande œuvre, ce n’est pas la première, et nous montre que tout ce qui vit meurt avec difficulté, qu’un amour est un amour, qu’on ne hiérarchise pas les images de la destruction, chacune d’entre elles circulant à travers nos deuils.

Vanessa Courville 

La main hantée, Louise Dupré, Éditions du Noroît, 2016.

*** Pour une poésie impure, Robert Melançon, Boréal, 2015, p. 9.