ZONE HOMA – « Box.in » + « Jaune / Brun (Pâle) » : nommer les frontières pour les briser.

En entrant, les spectateurs se trouvaient dans une salle dont les sièges étaient réservés et classés selon toutes sortes de catégories : non-blanc, non-hétéro, aime les chats, féministe, etc. Forcés à choisir notre place parmi les différents aspects qui pourraient nous identifier, nous prenions conscience du même coup de la diversité d’étiquettes qui nous constituent ainsi que des possibilités de les pervertir. Avant même que commencent les spectacles Box.in et Jaune/Brun (Pâle), le programme double de vendredi soir montrait clairement sa volonté de nommer les frontières pour mieux les briser. Nous étions bel et bien à Zone Homa.

Box.in : des boîtes et des boîtes

Box.in est le résultat d’une réflexion menée par Julia Barrette-Laperrière et Sébastien Provencher à propos du « queer  » qu’ils définissent « comme acte politique du refus d’étiqueter, de catégoriser, de cette obsession de tout devoir mettre dans une boîte. » Et des boîtes, il y en a partout, ouvertes, fermées, entières et fragmentées, parsemées sur la scène parmi chaises, rubans adhésifs et autres objets aléatoires. Après qu’un corps étrange tente de sortir d’une des boîtes, les deux danseurs, vêtus d’un par-dessus blanc, étudient comme des automates les objets placés à l’intérieur d’un cadre blanc, jusqu’à ce que, munis d’une boîte sur leur tête leur donnant des airs de robots, ils s’adonnent à une danse lente et érotique. Tandis qu’ils quittent leur uniforme blanc, ces étranges personnages découvrent quelque chose comme une nature alternative, imitant des gestes sexuels débarrassés de la domination masculine et travestissant les genres : il porte du rose et un Léotard féminin, elle porte du bleu et danse torse nu.

 Trop propre pour le « queer »

Dans cette partie, la plus réussie du spectacle, la danse semblait porter les bases des questions « queer » en atteignant vite ses limites : retrouvant leur uniforme, les danseurs mettent fin à ce questionnement pour lancer les objets un peu partout et s’étiqueter eux-mêmes sans jamais quitter le cadre de la scène qui délimitait leur espace d’identification. En étant beaucoup trop littéral dans sa volonté de sortir des catégories préétablies (les boîtes et les étiquettes n’en laissaient pas beaucoup pour l’imagination), Box.in était trop propre, trop blanc et trop sage pour rencontrer ses intentions : pour être vraiment « queer », il aurait fallu que les danseurs refusent de s’étiqueter, qu’ils détruisent les boîtes et le cadre qui les enfermaient, qu’ils construisent d’autres modes d’identification diversifiant et politisant le processus. Bref, contrairement aux dires de ses créateurs, Box.in n’était pas tout à fait « contre les cases, les boîtes, les angles droits et les formes fermées ». Il se contentait de les déplacer.

Jaune / Brun (Pâle) : assumer ses couleurs

Dans la même logique, Jaune / Brun (Pâle) propose un questionnement des identités racisées. Pour ce faire, trois artistes de disciplines et d’origines différentes présentent les multiples drapeaux qui les identifient pour essayer d’en faire une construction comme un château de cartes qui, forcément, s’effondre sous la cacophonie des hymnes nationaux. Ce faisant, le trio prépare le terrain de façon ludique pour un spectacle qui rend compte de la précarité des identités aux cultures diversifiées. Chaque artiste offre un solo selon sa discipline propre dans le but de créer, au final, un trio hybride, un ensemble qui assume ses couleurs.

Célébration des identités hybrides

D’abord, l’actrice Florence Blain Mbaye, qui joue des personnages issus de l’histoire des noirs et des métis, entretient des conversations didactiques et drôles via FaceTime avec plusieurs personnalités connues à propos de la réalité des personnes métisses et non blanches. Ensuite, Gabriel Dharmoo, quant à lui, s’adressait directement au public pour parler de sa relation à la musique (européenne, indienne, populaire); dans un solo expressif et très performatif, Dharmoo a réussi de façon originale et touchante à rendre compte des chocs culturels en chanson, entre autres grâce à des airs classiques, des pièces indiennes et même une chanson de M.I.A. Enfin, la danseuse Claudia Chan Tak, dans une chorégraphie déjantée, a su énumérer les divers clichés que les Occidentaux attribuent aux asiatiques, particulièrement aux femmes chinoises : adepte d’arts martiaux, enfant d’Hello Kitty, fille serviable, anglophone et femme-chat objectivée.

Avec humour, mais aussi avec un sens du tragique, Claudia Chan Tak a sauvé le spectacle de ses longueurs, de sa lourdeur technique et de ses tendances au prêchi-prêcha – la lecture d’un manifeste en fin du spectacle échouait à nous enflammer et témoignait davantage d’un manque de confiance en l’ouverture d’un public pourtant vendu d’avance. Malgré un certain manque de profondeur et un éparpillement excessif qui ne contribuait pas toujours à clarifier les objectifs du spectacle, Jaune / Brun (Pâle) arrivait tout de même à célébrer les identités hybrides et à montrer de façon audacieuse, éclatée et souvent amusante l’ambigüité des catégories avec lesquelles les personnes racisées doivent composer.

Malgré les limites que ces deux spectacles atteignaient dans leurs propos à l’égard de l’identité, ce programme double méritait sans contredit sa place dans un festival comme Zone Homa, puisqu’il avait la qualité d’ouvrir des portes qui sont souvent évitées dans les arts de la scène. Il faudra maintenant les franchir pour approfondir ces réflexions.

– Nicholas Dawson

Box.in et Jane / Brun (Pâle) étaient présentés le 19 août à la Maison de la culture Maisonneuve dans le cadre du festival Zone Homa.

Pour la programmation complète, c’est ici.