Mariam Petrosyan est adolescente lorsqu’elle commence la rédaction de son seul et unique roman publié jusqu’à maintenant. Elle tente de fuir la grisaille de l’Arménie par tous les moyens qui s’offrent à elle, et durant une dizaine d’années, elle travaillera sur La maison dans laquelle. Le manuscrit s’est ensuite passé de personne en personne durant une quinzaine d’années avant d’atterrir sur la table d’un éditeur, qui se laissa alors conquérir par cette histoire hors de l’ordinaire. Monsieur Toussaint Louverture nous réjouit cette année avec la publication française de ce bijou, best-seller en Russie depuis sa parution en 2009.

Comme on peut le voir, l’histoire de la publication du roman en elle-même ajoute une aura de mystère autour du livre: il nous est permis de croire que le roman n’a peut-être pas été écrit en vue d’être un jour publié. Petrosyan l’aurait donc écrit avec un tout autre dessein en tête. S’exiler peut-être?

La Maison est le refuge de plusieurs adolescents ayant un handicap. Comme dans la Maison tout le monde présente une différence apparente, celle-ci devient la norme. Pour exister au sein de la colonie de la Maison, il faut se voir affubler d’un surnom que les autres choisissent. On y croisera donc entre autres L’Aveugle, Papillon, Éléphant et Tabaqui. Le surnom est gage d’acceptation dans un groupe, et c’est seulement en groupe que la survie est possible dans cette maison hors du commun. Fumeur, un des personnages que l’on côtoie le plus au fil du roman, se voit dans l’obligation de changer de clan contre son gré. Il doit maintenant faire face à ceux qui terrorisent habituellement les autres clans de la Maison.

Petrosyan a entrepris de dépeindre une facette de l’adolescence peu exploitée dans les romans de ce genre, destiné à un lectorat autant adulte qu’adolescent. Les jeunes y sont montrés comme étant cruels, violents, souvent impulsifs, mais démontrant un esprit du « clan » très fort. Les personnages savent que le « vrai » combat se déroule à l’extérieur, quand leurs dix-huit ans auront sonné et qu’ils devront quitter la Maison. Ce qui se déroule dans la Maison n’est en fait qu’une simple pratique pour ce qui se passera plus tard, dans la « vraie » vie . L’écriture vivante de Petrosyan, avec ces descriptions imagées et son point de vue très particulier sur ce qui se déroule dans et à l’extérieur de la Maison, donne au roman une profondeur et une tangibilité étonnante.

Alors qu’est-ce que cette « Maison dans laquelle »? C’est une Maison dans laquelle il fait bon se perdre en tant que lecteur, là où les heures passées à lire se ressentent comme des minutes, là où derrière chaque porte, au bout de chaque couloir il n’y a qu’étonnement et admiration. La Maison dans laquelle peut effrayer par moment, tant par les passages violents qu’on peut lire que par ses quelques neuf cent cinquante pages. Mais n’ayez crainte, les efforts valent la peine, puisqu’à chaque page, on comprend que ce qu’on lit est un grand roman, et que décidément, cette Maison pourrait être la nôtre.

Extrait :

« Ce fut là, dans le couloir, que je les vis, en rang d’oignons. La grosse femme ressemblait à un volcan en éruption : manteau rouge, chapeau noir, sac en peau de crocodile, des larmes en guise de boucles d’oreilles. Ses lèvres faisaient penser à une plaie, ses joues à deux tranches de salami. Tandis qu’elle s’énervait, ses pieds trépignaient dans la petite flaque d’eau qui s’était formée sous ses chaussures. Un homme se tenait à côté d’elle. Pâle et mou comme un ver de farine. Bouche en cul-de-poule, face porcine, lunettes en écaille de tortue. Pauvre tortue! Et pauvre crocodile! Pour rien au monde je n’aurais voulu me retrouver à leur place, collé à des corps répugnants. »

Elizabeth Lord

La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan, Monsieur Toussaint Louverture, 2016