Joseph Beuys, Infiltration-homogen für Cello[Infiltration homogène pour violoncelle], 1966–1985,violoncelle, feutre, tissue. Installée dans une vitrine : 154,5 x 183 x 64 cm. Collection de Céline et Heiner Bastian, Berlin. Photo de Jörg von Bruchhausen, Berlin. © Succession Joseph Beuys/ SODRAC (2015)

Envie soudaine et irrationnelle d’une folle escapade à Ottawa? Ça tombe bien, le Musée des Beaux-arts du Canada présente en exclusivité Nord-Américaine plusieurs sculptures et dessins du mythique artiste allemand Joseph Beuys. Jusqu’en novembre 2017, le public est invité à explorer quatre décennies de la carrière fascinante de cet artiste qui a influencé toute une génération de créateurs.

Histoire et matériaux

Joseph Beuys est un personnage singulier qui a toujours laissé planer le mystère autour de son passé. Pilote de bombardier durant la Seconde Guerre Mondiale, son avion aurait été abattu au-dessus de la Crimée en 1943. Beuys raconte qu’un groupe de nomades Tatars l’ont trouvé presque enseveli sous la neige. Ces hommes l’auraient sauvé en soignant ses blessures avec de la graisse animale puis en l’enveloppant dans des couvertures de feutre pour le tenir au chaud.

Beuys ne doit pas son statut d’artiste mythique qu’à cette anecdote à la Saint-Exupéry. Le corpus d’œuvres qu’il a créé au long de sa pratique artistique est colossal. Performance, photographie, dessin, sculpture, ready-made et art environnemental : Beuys s’est exprimé par une multitude de médiums. Cela dit, ses matériaux de prédilection et sa façon unique d’appréhender le monde ont rendu son art distinctif et reconnaissable entre tous.

Le parcours de Beuys dans l’armée et ses origines allemandes sont indissociables de son travail. Les horreurs de la guerre sont des coins sombres et sales de l’Histoire humaine. Mais l’indéniable idéalisme de Beuys transcende ses œuvres et nous rappelle que la lumière émerge souvent des profondeurs et des tourments. Qu’est-ce que la création sinon qu’un fertile jardin des possibles?

L’énergie créatrice au service de l’humanité

La matérialité des œuvres de Beuys gravite autour de l’énergie. Trois matériaux sont particulièrement récurrents dans ses sculptures : le feutre, la graisse et le cuivre. Le feutre et la graisse emprisonnent la chaleur et le cuivre conduit le courant électrique. On pourrait ajouter l’humain à cette liste de matériaux puisque Beuys s’est souvent mis en scène dans le contexte de ses performances. Il a même joint le mouvement Fluxus dans les années 60, le berceau de l’art performatif, aux côtés d’artistes contemporain célèbres comme Yoko Ono ou Nam June Paik. Le corps humain aussi est un excellent conducteur d’énergie.

En visitant l’exposition présentée au Musée des Beaux-arts du Canada, on découvre des œuvres moins connues de l’artiste. Les deux plus célèbres performances de Beuys, Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort et I like Amercia and America likes me, y sont à peine mentionnées. Je vous invite à googler ces titres et à visionner les archives vidéographiques et photographiques de ces performances qui sont très intéressantes.

Au Musée des Beaux-arts, ce sont plutôt les dessins et sculptures de l’artiste qui sont à l’honneur. Plus de cinquante dessins (graphite, aquarelle et huile) issues de collections privées y sont dévoilés. Admirer ces nombreux dessins expressifs et spontanés peut donner l’impression d’avoir accès au journal intime de l’artiste. Un journal intime complexe et crypté certes, mais qui offre un éclairage nouveau à ses œuvres plus connues. À mi-chemin entre l’abstraction et la figuration, les dessins de Beuys sont des amalgames de traits nerveux et de taches, de formes géométriques et organiques. Souvent, des corps et silhouettes émergent de ce chaos. Au fil des séries, on voit se structurer une recherche profonde et sincère autour des grands thèmes de l’œuvre de Beuys : l’humanisme, l’écologie et la société. L’accrochage des dessins est sobre et favorise l’introspection.

Une quinzaine de sculptures sont également exposées dans des caissons sous vitre :

Un miroir assemblé à un boomerang, métaphore du repli sur soi ;
Un violoncelle qui perd tout son sens, enfermé et isolé dans un étui de feutre coupe-son ;
Un couple de momies de plâtre aux références historiques et matérielles anachroniques ;
Un amas d’objets, de papier et de déchets fossilisés, voué à devenir le tombeau d’un lièvre ;
Un buste féminin enveloppé de bandages, comme une déesse blessée.

Une dizaine d’autres installations plongent le visiteur dans le monde intérieur de Beuys. Un univers où le salut et la guérison de la société passe par l’énergie de la création. Là où chacun est artiste et où le tissu social constitue une gigantesque sculpture cinétique. Aller à la rencontre de Joseph Beuys c’est accepter de croire, le temps d’une visite au musée, que l’Art sauvera l’humanité.

Marie Samuel Levasseur

Joseph Beuys est présentée jusqu’au 27 novembre 2017 au Musée des Beaux-arts du Canada. Pour plus de détails, c’est ici.