J’ai entrepris la lecture de Processus agora de Jean-Simon Desrochers pour le plaisir de la chose – vous me direz qu’on s’amuse comme on peut. Ce n’est pas un travail anodin parmi tant d’autres : il s’intéresse à l’expérience de l’acte de création en analysant des textes littéraires afin de préciser les concepts de l’intuition, du sentiment et de l’empathie. À ce jour, aucune étude – sinon la sienne et les tentatives de théorisation de l’acte de création au XXe siècle par Bakhtine – ne fait état des éléments sur ce sujet.

L’expérience de l’acte de création : une pratique du doute

La recherche-création est un travail autour du doute; construire une problématique consiste donc à formuler une question avec des réponses qui formeront à leur tour d’autres questions. Ce genre de démarche ne requiert pas une finalité, mais bien une attention aux phénomènes spécifiques qui entourent le geste d’écrire. Les concepts de création sont considérés comme des données floues à l’intérieur de l’institution, institution qui est d’ailleurs formatée pour exclure les intentions de l’auteur. Les chercheurs en création doivent alors soumettre leur subjectivité à des théories qui s’apparentent au fonctionnement traditionnel des universités. « Une théorie de la création appelle forcément la création d’une théorie » afin de spéculer l’impossible : représenter sa créativité. Cette approche logique devient un espace dans lequel « la figure s’avère être l’unique moyen de constituer un imaginaire représentatif » à l’intérieur du langage avec un réseau de patterns.

Les patterns participent au sens dans l’espace-temps de la création où l’auteur doit d’abord « reconnaître qu’à un (ou plusieurs) moment, dans toute démarche d’écriture, il se produit quelque chose ». À travers ce « quelque chose », Jean-Simon Desrochers distingue pour sa part deux figures : l’artisan, d’une part, qui identifie certains points communs de son travail avec une démarche externe, et celle religieuse qui souligne l’engagement de l’auteur dans les voies mystiques de la création, d’autre part. Une démarche de création ne peut pas être entièrement communicable et n’est utile selon lui que si elle permet aux artistes d’évoluer dans leur cheminement.

De nouvelles bases pour une méthodologie en recherche-création

L’étudiant doit développer sa propre spéculation de manière à déterminer des certitudes susceptibles d’offrir des bases à son approche subjective. L’œuvre, écrit le théoricien, « ne cherche pas nécessairement l’œuvre autant que l’expérience de son apparition »; l’étudiant crée ses patterns et interprète leur manière de produire du sens dans cette pratique aux limites de l’indicible. C’est de cette indétermination que cherchent à rendre compte les différentes figures de la création littéraire. Elles le font dans un mouvement qui ne se rapporte pas au réel, mais à un phénomène de ce dernier fabriquant le rapport à l’humanité.

En convoquant, entre autres, Valère Novarina, Tristan Tzara, André Breton, Annie Dillard, Claire Lejeune, le théoricien souhaite jeter les fondements d’une méthodologie en recherche-création avec une approche bioculturelle (le corps écrivant). Influencé par les neurosciences, il articule de nouveaux discours dans une institution universitaire qui « impose un jugement par ses acteurs subjectifs pour ses acteurs subjectifs » et tolère difficilement une pratique du doute pouvant en entraîner d’autres. Processus agora montre que la créativité peut être un domaine d’étude lorsqu’on choisit d’explorer les « subjectivités d’autrui déployées comme des miroirs déformants de nos propres aspirations » – même si la seule issue du doute est de lâcher prise – et que l’intuition précède la raison pour ensuite y participer.

Évidemment, cette thèse de doctorat, transformée en essai pour la perspective subjective, s’étend sur plus de quatre cents pages; j’ai donc sélectionné les données qui me rejoignaient. Nul doute, vous supposez, que ce texte recèle un lot de savoir que j’ai dû esquiver pour les besoins de la cause, alors je vous suggère de le consulter pour savoir ce que vous pouvez en bénéficier. Disons que ce travail peut être essentiel à ceux qui entreprennent un travail de recherche-création afin de réfléchir à leur processus d’écriture et comprendre leur statut au sein de l’université.

-Vanessa Courville

 Processus agora, Jean-Simon Desrochers, Les Herbes rouges, 2015.