Jeudi soir à la Cinquième Salle de la Place des Arts, 100Lux dévoilait sa sixième édition. Cette année, il ne s’agissait pas de plusieurs courtes pièces, mais de deux pièces d’envergure, d’environ une heure chaque. Auparavant, le public a eu droit à une petite surprise : A/V, une création de Victoria Mackenzie où sept interprètes font corps avec la musique. Par la suite, l’audience a pu voir la pièce époustouflante KLOROFYL de la compagnie Gadfly de Toronto et ZODÏAK de la compagnie montréalaise Ör Pür. Sensations, puissance et références à la culture hip-hop étaient au rendez-vous. Une soirée haute en émotions, qui a fait transpirer la culture hip-hop (et nous a même fait l’adorer). Merci.

A/V ou ode à la musique

Que serait le hip-hop sans sa musique? Bien bonne question. Dès ses débuts, c’est sur des sons soul et funk remixés et des paroles scandées (naissance du DJ et du rap) que le Bronx danse, oui, mais surtout s’exprime. À chacun son ressenti, à chacun sa créativité. C’est en communauté qu’on apprend et c’est sur de la musique qu’on laisse aller son corps, qu’on construit et qu’on déconstruit les mouvements.

Dans la pièce A/V, on a voulu montrer l’amplitude de rythmiques qu’il existe dans une seule et même musique, ici, en l’occurrence, One Minute to Midnight de Justice. Tout en simplicité, les interprètes bougent, dandinent et marquent chacun un morceau de partition. Tour à tour, ils créent ; puis ils forment des sous-ensembles, qui s’harmonisent et se différencient, tour à tour.

C’est le corps qui devient musique ; c’est la musique qui s’incarne à travers le corps. Dans une complicité plaisante à voir, les interprètes créent une esthétique sonore et visuelle qui accroche le public et lui donne, à son tour, envie de bouger.

Une belle entrée en matière qui fait du bien et qui n’omet pas d’arborer différentes références aux danses urbaines notamment au popping, au waacking et au breakdance, tout en légèreté, mais toujours dans la précision.

ZODÏAK : de belles références, mais manque de fil conducteur

Pour sa pièce, Cindy Mc Auliffe s’interroge sur la réalité, sur le destin, l’imagination et le pouvoir du ZodÏak. Malgré quelques réponses dans un premier texte parlé, on s’attache peu à ces réflexions et on trouve difficilement un fil conducteur entre chaque scène. Dommage.

Cependant, c’est grâce à des images fortes et des émotions que la pièce va retenir le public pendant l’heure entière. Deux femmes et dix hommes se partagent la scène, entre l’électricité du krump et la sensualité du dancehall.

Les entrées et sorties de scène s’enchaînent. Les répétitions de mouvement, dans l’accumulation du geste et l’accélération musicale fascine. Groupe hétérogène, mais uni, ils s’accrochent les uns aux autres jusqu’à laisser s’exprimer la personnalité de chacun.

Un solo de krump laisse place à une théâtralité singée, sur des tambours. Un solo de krump laisse place à une théâtralité singée, sur des tambours. Par la suite, ce sont des gestuelles tirées des danses afro qui font surface. Enfin, on embarque dans des lumières stroboscopiques où mouvements dancehall s’immiscent à la vue floutée du spectateur. On ne sait pas trop où on va.

C’est lors d’un trio masculin de krump qu’on revient un peu à nous. Chacun nous montre sa puissance et sa rage, sur une musique trap aux basses violentes où de belles combinaisons se créent entre les interprètes et prouvent à quel point on peut chorégraphier en danse urbaine.

Les tableaux s’enchaînent, avec plus ou moins de fluidité et certains retiennent notre attention. Une interprète s’exprime, s’exclame sur des paroles engagées et laisse aller son corps. Un duo touchant nous a rappelé à quel point l’entraide et l’apprentissage entre pairs est une des valeurs primordiales dans la culture hip-hop. Après quelques blagues, les deux hommes dansent et font une belle percussion corporelle qui donne envie de participer à ce jeu musical et amical. Un beau moment.

Dans cette même lignée, tous les interprètes se réunissent, autour du mythique « cypher » et entame un freestyle (évidemment organisé) pour montrer le lien du hip-hop et comment il grandit au sein de ce cercle, quasiment sacré.

Pour conclure, la pièce offre un autre espace au krump avec un tableau vibrant où chacun passe devant le public et subit la pression générale du groupe, reflet d’une société où tout le monde s’ignore, où tout le monde perd patience, souvent trop vite. Un beau tableau qui aurait dû conclure la pièce afin de laisser une forte impression au spectateur.

KLOROFYL : « Wow »

Après avoir relu mes notes, je découvre que j’ai noté deux fois « WOW » pour cette pièce. C’est d’ailleurs pour ça que je décide de vous en parler en dernier, mais aussi de la titrer ainsi.

Inspirés par le film japonais Seven Samurai, les deux chorégraphes et directeurs artistiques de la compagnie, Apolonia Velasquez et Ofilio Sinbadhinho, ont formé des corps de guerriers dans une pièce puissante à couper le souffle.

Sur une musique très épique, entre piano doux et violons fougueux, la pièce change de rythme constamment tout en gardant cette idée centrale de puissance. Les huit interprètes découpent l’espace et jouent avec les lumières, qui passent de flashs hypnotiques à des rouges et des bleus assumés, entre anxiété, folie et imaginaire.

On a l’impression de voir se dérouler un véritable film devant nos yeux, un film de combat où c’est l’union qui prône et où l’expressivité et l’authenticité découlent de chaque personne sur scène. Les images créées par les corps et le mouvement sont d’une précision sans pareille. La synchronisation semble parfaite et les effets visuels à leur comble.

Les chorégraphes alimentent la partition chorégraphique de sauts, de sols et d’interactions plus « contemporaines », mais restent fidèles aux différentes danses urbaines. Ils utilisent le waacking comme initiateur du mouvement pour créer une vague humaine intéressante où les corps semblent pris par un tourbillon de « causes à effet ». Ils intègrent un moment de house, ni vu ni connu ou encore se risquent à déconstruire le breakdance dans la lenteur, sur une musique imposante et créent tout un univers unique et passionnant.

Tout le long de la création, la musique a un poids et une texture enivrante. Les courses et les rythmes dans les corps des interprètes se marient à cette dernière et offrent un parfait spectacle de maîtrise et de précision. Les corps sont pleins de rage, de virtualité et de pouvoir.
WOW.

100Lux est une plateforme de diffusion d’œuvres de chorégraphes de danses urbaines qui souhaite encourager cette dernière, tant entre les danseurs, en laboratoire comme sur scène. Grâce à ces trois spectacles, 100lux met à l’honneur, encore une fois, la culture hip-hop et montre toutes les caractéristiques qui en découlent, tant les valeurs humaines comme l’entraide, l’apprentissage entre pairs, la reconnaissance et l’expressivité de chacun comme les pratiques artistiques et ses nombreux styles de danses urbaines. Bravo pour un ce défi relevé, cette belle manière de créer de grandes pièces, dignes des plus grands théâtres, et merci de prouver au public toute la diversité, toutes les possibilités et toutes les envies qui se soulèvent dans cette belle communauté.

Léa Villalba 

100Lux : Gadfly & Ör Pür, du 15 au 17 février 2018 à la Cinquième Salle de la Place des Arts. Pour toutes les informations, c’est ici.

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