Crédit photo : Noémie Laniel

On a beau parler d’émergence – surtout à Vue sur la relève! -, mais comment les artistes qui participeront à la 22e édition du festival, qui se tiendra du 9 au 20 mai, perçoivent-ils leur avenir? Quels sont leurs buts, leur rêves? Où se voient-ils plus tard? On part/allume/caresse (?) la boule de cristal pour un petit saut dans le temps!

Après les Ponteix, le Théâtre Escarpé, La Famille Ouellette, Le Winston Band et Petits crimes contre l’humanité, place à Lydia Képinski! Finaliste aux Francouvertes, l’auteure-compositrice-interprète qui a sorti son premier EP pop en 2016 fait beaucoup jaser… et en a beaucoup à dire. C’est le 19 mai à 20h que vous pourrez la voir au Café du Monument-National.

Comment se porte la relève aujourd’hui d’après toi?

Je pense que l’intelligence artistique est distribuée de manière égale chez les humains à travers les époques. Après, ce sont les modes de communication de cette intelligence artistique qui créent des mouvements culturels, et les contextes sociaux-économiques qui leur permettent d’éclore.

Par exemple, je n’accorde pas plus de génie à Lamartine qu’à Claude Gauvreau. Pourtant, si on avait fait lire Gauvreau à Lamartine, ce dernier ce serait probablement demandé quel bambin avait acquis la compétence de l’écriture avant celle du langage. Pour moi le choc culturel provient essentiellement du choc des codifications. La manière dont on codifie l’art change à travers les générations, certains connaissant un plus grand succès que d’autres, certains se faisant institutionnalisés, d’autres restant en marge.

Tous les créateurs ont un jour fait partie de la relève. Victor Hugo a été un artiste de la relève, Serge Gainsbourg a été un artiste de la relève, Les Beatles ont été des artistes de la relève. La relève c’est comme, je m’amuse à l’appeler, le purgatoire. Une sorte de non-lieu où des âmes errantes attendent leur jugement et espèrent être purifiées pour accéder au Paradis. Certaines personnes y restent pendant quelques mois, certains des années, d’autres pendant l’essentiel de leur carrière.

J’estimerais le temps moyen passé au purgatoire à une durée de trois ans. Il faut en moyenne entre trois et cinq ans pour développer un projet artistique de manière à le rendre rentable, à la manière d’une PME, excluant les années de formation.

Pour répondre à la question ; la relève existe, comme elle a toujours existé, et est bien portante. Il y a actuellement une tonne des propositions excellentes comme une tonne de propositions que l’on pourrait qualifier de «de marde» (Je sais que ma réponse est longue, mais un des avantages de la conversion des revues culturelles papier à Internet est que ça coûte pas plus cher de papier. Ironiquement on demande aux articles d’être le plus succincts possible, d’où l’apparition des fameux tops 100, top 10, top 5 et accessoirement des questionnaires pour lesquels on n’a même plus besoin de louer les services d’un stagiaire non-rémunéré étudiant en comm. qui fait lentement sombrer les métiers de journaliste et critique culturel dans les abysses les plus profonds.)

Longue histoire courte (avec-vous écouté Loud?), la musique n’a jamais été aussi accessible. C’est un miracle, on a accès à tout. La réalité c’est que, moi mettons, depuis que j’ai Apple Music j’achète presque plus de musique. J’achète du rap queb parce que je veux encourager ce secteur de l’économie musicale qui n’a notamment pas vraiment accès aux radios commerciales, mais je me sens bien plus comme une mécène qu’une consommatrice quand je fais ça.

La game d’internet a tout changé. Silicon Valley ramasse tout. La dernière fois, je parlais de Kijiji comme d’une plateforme anticapitaliste, qui fourre le marché du commerce de détail, qui encourage la réutilisation, la réparation, le matérialisme à long terme. Deux secondes après j’apprends que Kijiji a été racheté par eBay.

Des instances comme la SOCAN proposent des solutions concrètes pour mieux rémunérer le travail des artistes. Le fait est que nous sommes régis par deux paliers de gouvernements qui changent tous les quatre ans, alors avant qu’une mesure soit pensée, présentée, débattue, votée, rediscutée, conduite puis appliquée, la Terre a déjà fait trois fois le tour du soleil. Et pendant ce temps-là, Silicon Valley a 10 ans d’avance sur nous. Et nous pendant ce temps-là on perd de l’argent.

Je suis pour la compétition en musique. Je suis consciente que ce ne sont pas tous les projets, pas tous les festivals, pas toutes les institutions qui nécessitent une subvention massive du gouvernement. Mais quand un projet fonctionne, peut-on simplement lui donner les moyens d’être récompensé à sa juste valeur?

Il faut que nos gouvernements soient capables de négocier avec Google, YouTube, Facebook et iTunes parce qu’en tant qu’artiste, on n’a aucun levier de pression et aucun avantage à se mettre à dos des instances qui rendent notre musique disponible. Il faut ajuster le système de redevances au plus vite et adopter un système qui oui, est basé sur la compétition, mais encadré par des mesures protectionnistes.

Sinon, nous devrons faire face aux conséquences dont la suivante : des projets NULS seront subventionnés (exemple Le Caboose band et Marc Dupré), tout ça basé sur la fiabilité du retour sur l’investissement pendant que des projets géniaux vivront d’amour, d’eau fraîche et d’invisibilité jusqu’à l’épuisement et le renoncement. Et les nouveaux projets calqueront leur démarche artistique sur ce genre de projet en gage de succès.

Au final, nous aurons accès à de la musique de marde. Devant la banalité, la manque d’originalité, et le conformisme on n’aura d’autre choix que d’aller écouter autre chose que des artistes québécois. Parce que je sais pas pour vous, mais moi quand quelqu’un est plate, j’arrête d’écouter.

Quel est ton plus grand modèle artistique?
Le modèle Shannon & Weaver.

Quand considéreras-tu que tu ne fais plus partie de la relève?
Novembre 2019.

Si on te croise dans 10 ans, tu seras…
Hey si je savais où j’allais être dans 10 ans la vie serait plate en esti.

Tu peux choisir qui tu veux pour une collaboration. Qui est l’heureux(se) élu(e)?
Serge Brideau et ses hôtesses d’Hilaire.

Un génie t’offre de réaliser ton plus grand rêve de carrière, là. Tu choisis quoi?
J’aimerais que Blaise Borboën-Léonard et Séphane Lemieux soient changés en or tout en demeurant mobiles.

Sur ta pierre tombale, on écrit «star internationale de renom», «légende québécoise qui a marqué son peuple» ou…?
Lydia Képinski.

– Propos recueillis par Mélissa Pelletier

Vue sur la relève, du 9 au 2 mai 2017. Pour découvrir toute la programmation, c’est ici.

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