La Peuplade présente cet hiver leur première traduction avec Voluptés de Marianne Apostolides, une série de textes sous-titrée La réalité de l’écriture de soi. Sous plusieurs courts textes, Apostolides essaie de démontrer que la «non-fiction» n’existe pas en mettant en scène une jeune femme qui tente d’expliquer les dérangements de sa vie et de son être en fouillant dans son passé familial.

Durant sept ans, elle interviewa son père sur son enfance éprouvante en Grèce avant son immigration en Amérique du Nord. En pensant comprendre les sources de son mal-être et ce qui la poussait à des comportements alimentaires destructeurs, elle y découvrit plutôt des blessures profondes, mais pas de réponse à son questionnement existentiel.

S’entremêlent à ses textes des chapitres abordant plutôt l’identité et la recherche de soi à travers des rencontres avec des travailleuses du sexe. L’écriture d’Apostolides rappelle celle de Sheila Heti par sa véracité et son empreinte dans le réel, dans les dialogues rapides, sans flafla. C’est d’ailleurs une des forces des textes, donner à voir plutôt qu’à imaginer. Le lecteur assiste à la construction du récit, au questionnement face à l’écriture de l’intime, au récit qui se crée sous la plume qui l’analyse, et en fait un livre réussi, malgré les inégalités entre les textes, et les liens qui n’y sont pas toujours évidents.

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Extrait:

«Pour résister à l’appât du sang, mon père s’est astreint à des règles très strictes en matière d’exercice physique et de nutrition, car il se méfiait des impulsions de son corps. J’ai vu sa résistance compulsive et réagi selon ma propre logique, soit par dix ans d’anorexie-boulimie. J’étais une fille qui pesait 36 kilos, aux muscles dévorés par en-dedans – une fille qui se sustentait de sa propre chair car il lui en manquait au-dehors; j’étais la fille de mon père, celle qui avait avalé le silence palpable qui pesait sur le passé familial – cette femme qui avait fini par lui demander : «Parle-moi de la Grèce. Dis-moi ce que tu as vécu là-bas.» Les entrevues ont duré sept ans. »

Elizabeth Lord

Voluptés, Marianne Apostolides, une traduction de Madeleine Stratford, La Peuplade, 2015.