Crédit photos : DARE-DARE

L’espace du livre peut s’ouvrir au cœur d’une ville, être déplacé, comme une nouvelle manière de rencontrer le poème. L’espace du poème, lui, reste toujours le même, englobant et métamorphosant, peu importe sa disposition. C’est en partie ce que DARE-DARE proposait, sortir les mots des recueils pour les localiser d’une autre manière, mais aussi créer des mondes qui étaient auparavant invisibles, en les exposant sur des enseignes lumineuses au centre-ville de Montréal, de la rue Saint-Laurent jusqu’au Quartier des spectacles. Le regard des personnes qui circulent est ainsi interpellé, souvent hasardeusement, depuis 2012, et les Éditions du Noroît ont choisi de conserver une trace de ces différentes interventions poétiques en faisant paraître Vers libres – une réinscription du détournement initial.

Les écritures publiques jouent entre autres sur les codes de la culture populaire qu’on peut généralement retrouver sur les panneaux publicitaires, ou différentes sollicitations, tel que le mentionne Sherry Simon dans la préface. En passant par le numérique, les listes et la réécriture de dictons afin de sortir de la langue figée, les courts poèmes ne doivent pas dépasser quinze mots, question de révéler par leur brièveté, puis d’aller dans le sens de l’affichage. « 26 déc., il / VENTE VENTE VENTE / Sur la magie fragile ! », peut-on lire en 2013. Ici, cependant, le message ne se trouve plus du côté de la consommation, ne cherche plus à soutirer ; il est un don entier qui rappelle aux gens que s’ils ne vont pas vers la poésie (qui est d’ailleurs partout), elle vient à eux, les agrippe à la sortie du métro, dans le détour des rues.

Certains poèmes font ressortir l’entre-deux du parcours, les lignées de police lors de la grève étudiante qui ne sont plus visibles, mais dont la ville porte encore les stigmates, et le Red light, accompagné notamment par les œuvres de Josée Yvon : « on va faire bander le trottoir / jusqu’à ce qu’il s’émiette / en jardins ». D’autres nous parlent de l’invisibilité spectaculaire de la murale d’art autochtone, nous remémorent aussi, connaissant nos propensions pour l’oubli, qu’on est on a mohawk land et qu’il y a plusieurs langues, outre le français et l’anglais. Entre l’intime et le public, des énigmes surgissent, des mots efficaces se chargent de rediriger la masse vers la réflexion, une manipulation qui est pour une fois éthique.

DARE-DARE permet aux marcheurs et aux marcheuses ordinaires de sortir de leur zone de confort. Le projet constitue une véritable résistance dans l’espace public, quand il ne sauve pas complètement l’existence humaine en partageant les poèmes de Geneviève Amyot. La publication en papier du travail des multiples collaborateurs et collaboratrices permet, à son tour, d’ancrer la spontanéité dans le temps, de décentrer aussi le projet en offrant une circulation à l’extérieur de Montréal. Vers libres, le titre l’indique, refuse les formes préétablies, s’empare d’une liberté qu’il nous fait grand plaisir de lire inscrite en noir et blanc.

Vanessa Courville

Vers libres, collectif DARE-DARE, Éditions du Noroît, 2017.

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