Dans la foulée des événements hautement médiatisés des dernières années, la culture du viol est devenue un sujet sur lequel de nombreuses personnes s’interrogent et discutent. Nancy B.-Pilon a rassemblé plusieurs auteur-e-s et artistes de différents milieux afin de les unir contre la culture du viol. Elizabeth Lord et Vanessa Courville se sont donc rencontrées pour parler du recueil Sous la couverture, paru chez Québec-Amérique il y a quelques semaines.

Elizabeth : Vanessa, durant nos échanges menant à l’idée concernant ce texte, nous avons toutes deux fait le mauvais lapsus « Sous la couverture » ayant bien sûr en tête le titre de l’ouvrage Sous la ceinture, collectif mené à bien par Nancy B.-Pilon. Après lecture de l’ouvrage en question, je me suis bien rendu compte que le lapsus n’était pas si innocent. On pense à tort que le viol est un acte de ruelle, de noirceur, caché. Si « Sous la ceinture » expose bien quelque chose, c’est ceci : la culture du viol peut prendre toutes les formes, se dévoile sous plusieurs facettes, et est encore bien inconnue ou mal interprétée. C’est loin de toujours se dérouler sous la ceinture.

Vanessa :  Oui, Elizabeth, et c’est bien le problème de la culture du viol; elle tend à naturaliser ce qui à priori ne devrait jamais exister. Il semble qu’il faut toujours attendre une manifestation médiatique, je pense à Brock Turner, Jian Gomeshi, Claude Jutra, (j’aimerais ne pas avoir à ajouter « etc. »), avant de rompre avec le silence intime, puis collectif, sur le sujet. Déjà, il est trop tard, trop tard pour ces filles qui ont dû céder. D’ailleurs, dans le collectif, on lit que « céder n’est pas consentir ». Il faudrait également dire qu’on ne veut pas être convaincues, qu’un « non » est une phrase complète et que de croire qu’il fait référence à un « peut-être » est déjà un acte de violence. Qu’une absence de « oui » signifie aussi un « non ». Et fuck, les jeux de je te fuis, tu me suis, « un refus ne devrait jamais être considéré comme un préliminaire ». Mais tout ça demande une déconstruction, d’abord des rapports de domination entre les hommes et les femmes, des genres, et d’une éducation sexuelle qui est ici à revoir complètement, entre autres, afin d’éviter que la pornographie traditionnelle ne soit le lieu d’apprentissage par excellence.

Elizabeth : Ce qui n’est pas une mince affaire, d’autant plus que l’on remet constamment en question l’existence même de la culture du viol à chaque fois qu’une nouvelle dénonciation fait les manchettes. On ne peut que remercier Véronique Grenier pour son texte « Polaroid » qui définit bien dans des mots clairs l’emboitement des idées qui surgit lorsque l’on aborde le consentement, ce qui va bien au-delà du « sans oui, c’est non ». Il faut même définir ce que sont ce consentement et ce refus. J’ai aussi particulièrement apprécié le texte de Sophie Bienvenu, « Allez hop, un peu de sincérité!», qui mets bien en perspective à quel point notre regard doit tout d’abord se tourner vers nos propres comportements pour arriver justement à la déconstruction dont tu parles. L’idée n’étant pas ici de tourner le tout en mea culpa, mais d’appeler à une prise de conscience collective parce que, même si le travail à abattre semble par moment impossible (surtout quand malencontreusement nos yeux dérivent vers les sections « Voir les commentaires »), il est nécessaire de croire que chaque geste peut ici faire la différence.

Vanessa : Oui, surtout que quand il est question  de culture du viol, la culpabilité est déjà omniprésente : coupable d’avoir porté des vêtements trop courts, coupable d’avoir accepté d’aller chez le gars, coupable des scripts dans son désir, coupable de revenir sur sa décision, coupable de ne pas avoir serré les jambes, coupable de ne pas avoir dénoncé tout de suite, coupable de parler, coupable de ne pas avoir de preuves à présenter – excepté celles laissées en plan dans la tête comme une souffrance. Coupable, coupable, coupable. Sans compter le système de justice qui n’est certes pas conçu ici pour recevoir la parole de ces femmes, qui adhère à une logique selon laquelle « les victimes sont culpabilisées, et les coupables, victimisés », alors qu’il devrait se retourner vers les agresseurs pour prévenir ou éviter que les événements se reproduisent. J’ai aussi lu avec intérêt les deux textes que tu mentionnes, et c’est ce qui fait la force de l’ouvrage, des voix disparates, au masculin et au féminin, qu’on n’entend pas souvent sur la place publique, des photographies, de la création littéraire, des textes engagés; plusieurs voix donc pour dire : on vous croit. Pour ma part, le texte de Nancy B.-Pilon m’a grandement touchée, celui où la narratrice regarde sa petite fille se baigner en sous-vêtements, où elle dit : « j’ai peur parce que, trop bientôt, je devrai t’apprendre que tous ceux que tu vois présentement comme tes égaux ne te verront pas nécessairement de la même manière ».

Elizabeth : Oui Vanessa, Judith Lussier aborde d’ailleurs avec aplomb la situation des victimes d’abus sexuels, qu’il est toujours plus facile de dire que la victime l’a cherché plutôt que d’aborder franchement les grandes lacunes sociétales que cela soulève d’avoir encore aujourd’hui à aborder ces questions… Je ne sais pas si le texte de Natasha Kanapé Fontaine a eu le même effet sur toi que sur moi, mais je le vois comme le petit baume, le halo d’espoir et de lumière dans les histoires tristes et consternantes du recueil. Son message d’espoir-poème est gracieux et d’une force tangible pour l’appel à la résistance qu’il lance, appel à l’unité aussi. À enlever nos œillères, à arrêter de penser que si on n’a pas été victime d’un abus sexuel, ce n’est pas de nos affaires. Des mots doux parfois sur un sujet dur, ça apaise, ça guérit un peu mieux.

Vanessa : Et cette image du « ventre hurlant » qui avale toutes les bouches n’ayant pas pu s’exprimer – une poésie évocatrice, je te l’accorde. Par extension, le collectif Sous la ceinture : Unis pour vaincre la culture du viol pourrait également être vu comme ce ventre abordé par Natasha Kanapé Fontaine, un lieu de résonnance où chacune se réapproprie une parole, cohabite avec les échos des autres – parce qu’ensemble nous sommes plus solides – et cesse de craindre pour sa sécurité dans une société où la dénonciation est une épreuve au sein d’un climat malaisé, d’emblée en notre défaveur. Il est plus que temps, pour reprendre les mots de mes sœurs, que la honte change de camp.

Elizabeth Lord et Vanessa Courville

Sous la ceinture, collectif polyforme sous la direction de Nancy B.-Pilon, Québec Amérique, 2016.