Parus à La Peuplade en février 2017, les poèmes de Tu me places les yeux d’Aimée Lévesque se lisent comme de petits blocs d’enfance compacts et éclatés, d’un passé qu’on réarrange comme un kaléidoscope d’images. À travers le regard de l’enfant et celui de l’adulte qu’elle est devenue, la narratrice se rappelle de sa grand-mère, celle qui a su découper autrement le monde et l’espace autour d’elle en lui « plaç(ant) les yeux ».

Dans un style hachuré et minimaliste qui demeure très près de l’oralité, la poète se retricote l’« enfance reconduite/ une maille à l’envers » en énumérant une collection de recettes, d’émissions jeunesse et de comptines qui ont marqué cette douce période d’apprentissage et de jeux. Elle y revisite ce lexique intime puisé à même la langue perdue de l’aïeule, comme un héritage :

je tiens de toi tes mots couleur
brassées sans pareilles »

Plus forte et accessible, la dernière suite, Par les fondations, donne une cohérence déterminante au projet en en révélant le cœur, le moteur au fondement de l’écriture poétique. La figure de la grand-mère s’y cristallise justement comme une gardienne protectrice des territoires et de la mémoire, qui a su imprégner son imaginaire en lui donnant le goût des expressions « décollectées » :

sur une cassette ton voyons
fuse à ma demande

mes correcteurs veulent pas croire
à ta langue de blé »

Dans Tu me places les yeux, les vers courts s’enchaînent, les mots déboulent comme un enfant sur une rampe, en de brèves cascades. Le lecteur y avance, comme dans une maison ancienne qui craque, pièce par pièce, du séjour à la cuisine, comme s’il reconnaissait les lieux. Il y rencontre une langue. Il y trouve un air de famille.

Marise Belletête

Tu me places les yeux d’Aimée Lévesque, La Peuplade, 2017