Moumbala, je suis dans un café pour oiseaux de nuit, pas trop loin du marché bigarré. Oui j’ai survécu, mais rien n’est gagné. Le sein manque à l’amoureuse, à la trapéziste, le sein de la mère manquera à l’enfant s’il advient. Le sein du chirurgien restera de glace sous les caresses. Je ne sais hurler que dans les déserts, je ne sais parler de ces choses enfouies qu’à toi.

 

Hélène Lépine a vécu en Bulgarie, à Moscou, à Montréal, puis à Saint-Domingue. Aujourd’hui habitant à l’Île-d’Orléans, elle vit jour après jour son rêve d’écrire dans son propre pavillon d’écriture, aux abords du Fleuve Saint-Laurent. Après les romans Kiskéya, chroniques de l’envers d’une île (1996), Le vent déporte les enfants austères (2006) et le recueil de poésie Les déserts de Mour Avy (2000), Hélène Lépine se lance avec Un léger désir de rouge, publié aux Éditions Hamac.

Un léger désir de rouge : Toulouse, une trapéziste de 28 ans, est atteinte du cancer. Elle s’enfuit en Normande, où elle a une famille très peu liante. Son Odilon la quitte, elle est forcée de vivre l’abandon de son métier adoré, de son corps. Son seul lien vers l’extérieur devient, à un certain moment, Moumbala, un enfant sénégalais imaginaire…

 

M.P. Pourquoi le thème du cancer?

H.L. Comme écrivaine, j’ai toujours tendance à aller du côté des fragilisés, ceux qui sont dans la marge. Et autour de moi, de plus en plus de personnes ont été atteintes du cancer. Des femmes jeunes surtout. À mon âge, j’ai trouvé sidérant d’assister à la souffrance de ces femmes. Surtout en prenant en compte notre société, qui exige beaucoup. Les critères de beauté absolus, la jeunesse éternelle, la performance… Tous ces facteurs rendent l’épreuve d’autant plus difficile. J’ai été très sensible face aux histoires de ces femmes qui m’entourent et surtout, je me suis interrogée : comment faire pour passer à travers, pour reprendre goût à la vie?

 

M.P. Toulouse retourne en Normande, la ville de son enfance. Et c’est très lourd : elle se bat contre un cancer, son amoureux Odilon la quitte, sa famille lui mène la vie dure… Comment as-tu abordé ce personnage très abattu?

H.L. Je me suis laissée porter par mon imagination bien sûr, parce que je n’ai pas vécu tout ça. Mais on a tous, à l’intérieur de soi, un maelström d’émotions et de sensations qui sont touchées par le sujet. J’ai essayé d’imaginer l’effet d’une période de vie aussi lourde. On a tous déjà été ébranlés et abattus… C’est une visite dans le désenchantement. Dans notre société où tout va très vite, cette souffrance est laissée de côté. Mais j’ai insisté pour écrire cette histoire, pour aller toucher le fond. Je voulais suivre cette femme, qui au moment le plus dur de sa jeune existence, se voit réduite à se confier à un enfant sénégalais imaginaire. Moumbala devient son pilier dans son énorme solitude. Si je n’avais pas accompagné Toulouse vers le fond, elle ne serait jamais revenue vers la vie. J’en suis sûre.

 

M.P. L’univers en devient lourd, dur, mais enveloppant. Le lecteur risque d’être très happé par ce monde. Toulouse prend le temps d’écouter son corps et seulement son corps, ce qui ne se fait pas très souvent de nos jours…

H.L. D’autant plus que c’est une trapéziste. Elle a toujours compté sur son corps. Toulouse s’est toujours poussée à bout, elle est allée dans l’extrême… Son corps l’a lâché à un moment très inattendu.

 

M.P. Et on se rend compte que son statut de trapéziste était devenu, en quelque sorte, son identité. Quand elle a perdu ce métier, pour cause de cancer, tout s’est mis à s’écrouler dans sa vie…

H.L. Dans le cas de Toulouse, son corps avait pris la place de bien des aspects de sa vie. Souvent, quand ça va à un endroit, on a l’impression que tout va. Son corps était son assise. Elle n’est pas tombée en bas du trapèze, elle est tombée de sa vie.

 

M.P. Vous présentez une vision de la vie très réaliste. Elle peut être dure, froide, mais aussi très belle. Bref, elle ne fait pas de cadeau.

H.L. En accompagnant Toulouse là-dedans, les émotions étaient très fortes. Si elle s’était fermée à la colère, à la tristesse qui rendent le livre difficile, elle ne se serait pas ouverte à une autre façon de voir la vie. Elle pose de nouveaux repères, une nouvelle voie…

 

M.P. Comment s’est passée l’écriture d’Un léger désir de rouge?

Ça a été un très long processus. Je suis une écrivaine qui écrit très, très lentement. (Rires) J’ai écrit de la poésie et ça transparaît toujours dans ma manière de créer. Je suis une auteure de mots, d’images, de fragments. Si bien qu’en écrivant, je m’éloignais parfois un peu trop de la réalité. J’ai dû travailler pour ne pas perdre mon lecteur, pour bien tremper mon personnage dans une réalité. Mes livres sortent à petite dose.

-Mélissa Pelletier

 

Un léger désir de rouge

Hélène Lépine

Septentrion collection Hamac, 170 pages