Le syndrome du club vidéo, c’est une chronique sur la nostalgie d’un passé pas si lointain où on pouvait passer des heures à choisir (ou s’obstiner, c’est selon) devant les étalages de films dans les clubs vidéo. Rose Normandin assume sa nostalgie et nous offre sa version de cette recherche si frustrante – et parfois si jouissive – sur internet.

Si on fait l’analyse du fil des nouvelles de notre décennie, difficile de ne pas penser qu’on se dirige tranquillement vers la fin du monde. L’humanité est désolante d’absurdité. On peut choisir de s’affliger…ou de se tourner vers le Prozak du cynique: l’humour noir. Voici donc un échantillon de comédies dites «foncées» (disponibles sur Netflix) pour vous permettre de survivre à cette époque moyenâgeuse. Elles oscillent entre le drame, le film d’horreur et le film poétique.

Wiener-Dog (2016) de Todd Solondz

You have to break a dog, break their will, so they’ll submit to your will. It’s a kind of civilizing, so they act like humans. »

Le chien n’est en fait qu’un prétexte pour traverser la vie de différents personnages n’ayant rien à voir les uns avec les autres. Le film devient donc une anthologie d’humour noir qui nous parle de viol, de solitude, de drogue, de cruauté et d’abus (portée par, entre autres, Julie Delpy, Greta Gerwig, Kieran Culkin, Ellen Burstyn et Danny Devito).

Si le film n’a pas le génie des chef-d’oeuvres précédents de Solondz (nommons Welcome to the Dollhouse et Happiness), il n’en reste pas moins qu’on y retrouve tout ce qui fait le charme de ses fictions ; les dialogues flirtant avec le malaise, des personnages dépourvus d’habiletés sociales et des situations qui explorent tout ce que l’humain a de plus médiocre. C’est un humour méchant (fleurs bleues, abstenez-vous, vous allez souffrir) et jouissif. Solondz ne supporte pas l’hypocrisie du non-dit et se délecte de la confrontation faite avec désinvolture. Les conversations entre les personnages font l’effet d’hallucinations tellement ce qu’on y dit n’a pas de mesure. On va loin dans l’embarras (et dans scato).

S’il s’agit d’un film qui réjouit grâce aux dialogues, il faut quand même saluer le travail du directeur photo, Edward Lachman, qui permet de donner au long métrage une ambiance festive. La palette de couleurs clinquantes, les ralentis, les longs travellings (je n’ai jamais vu de la merde de chien aussi bien filmée) enlève une certaine dose de trash et nous rappelle que nous sommes devant un film d’auteur.

Wiener-dog, comme tous les films de Solondz, est un plaisir sadique.

Mistress America (2015) de Noah Baumbach

You’re a much bigger asshole than you initially appear.»

Dans la même veine, on retrouve le travail de Noah Baumbach. Si on dit que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, le réalisateur s’en balance. Il place ses personnages dans des circonstances difficiles et humiliantes et les regardent se dépêtrer. Ici, on nous raconte l’histoire d’une étudiante new yorkaise plutôt solitaire (Lola Kirke), dont la vie est chamboulée par son impétueuse demi-soeur (Greta Gerwig).

Co-écrit avec Gerwig, le scénario nous propose quand même les thèmes chers, explorés dans les films précédents de l’auteur; l’égoïsme, la fausseté, l’opportunisme. Si l’exposition de la prémisse nous fait croire à une réalité propre et polie, la déconstruction des contextes nous expose les personnages dans ce qu’ils ont de plus humain (et souvent de plus laid). Les personnages, au demeurant attachants, sont de beaux amalgames de prétention, de lâcheté et parfois de méchanceté, tous animés par la peur de l’échec.

Comme dans Wiener-Dog, le plaisir vient de l’irrévérence des dialogues. Par contre, si Solondz nous met le nez dans nos travers, Baumbach s’est adouci avec les années et aime laisser percer un peu de lumière.

World’s greatest dad (2009) de Bobcat Goldthwait

I used to think the worst thing in life was to end up all alone. It’s not. The worst thing in life is ending up with people who make you feel all alone.»

Un père monoparental (Robin Williams), auteur frustré et prisonnier d’une vie sans joie, se retrouve confronté à la fois à la plus grande tragédie et la plus grande opportunité de sa vie. Pour bien apprécier le film et savourer ses retournements, vaut mieux que je n’en dise pas davantage sur l’histoire, mais sachez qu’il ne s’agit pas d’une comédie familiale slapstick auxquelles Williams nous a habitués. L’acteur nous offre une performance de virtuose, passant du rire aux larmes avec l’aisance qu’on lui connaît.

La comédie sert de prétexte pour parler de la mort, du suicide plus précisément (ce qui prend une autre couleur, quand on connaît le destin tragique de la vedette du film). Dans le barème de la comédie noire, on s’enfonce dans les ténèbres, mais on y va allègrement.

Frank (2014) de Lenny Abrahamson

He said I was cherishable, and he picked me to join the band.

-You are fingers being told which keys to push.

– I push my own keys…

-Ten little bits of bone and skin.

-And I’m perfectly capable of going to my furthest corners and composing music.

-Your furthest corners?

-My furthest corners.

-Someone needs to punch you in the face.»

Si de ce film émane une certaine noirceur, il se transforme en baume pour le cœur. Un jeune homme se joint à un groupe de musiciens pour le moins excentriques afin d’enregistrer leur premier album.

Tout est tragi-comique dans ce film ; l’absurdité des conjonctures (le chanteur porte une tête géante en papier mâché de façon permanente), les dialogues savoureux, les chansons (l’album du groupe Soronprfbs est en vente). Mais comme dans World’s Greatest Dad, le drôle n’est que subterfuge pour adresser un sujet plus délicat. On traite de maladie mentale avec compassion et sensibilité à l’aide d’une distribution extraordinaire. Notons particulièrement les performances de Scoot McNairy, Maggie Gyllenhaal, Domhnall Gleeson et Michael Fassbender (engagé ici, non pas pour sa belle gueule).

The Voices (2014) de Marjane Satrapi

Friday I had a pretty cushy gig. Had lots of friends, I was the office hottie… now I’m a severed head in a fridge. Sucks to be me, Jerry.»

On parle encore de maladie mentale, mais en sombrant sans gêne dans la caricature. Un homme schizophrène s’est entiché d’une collègue et essaie de s’attirer ses faveurs. Si le scénario (signé par Michael R. Perry) n’a rien d’exceptionnel, c’est la réalisation de Satrapi (que nous connaissons pour ses BDs, notamment Persépolis, dont elle a réalisé l’adaptation cinématographique) qui fait la qualité du film. On y retrouve le même goût ludique que chez un jeune Danny Boyle (ceux qui ont aimé Shallow Grave ou A Life Less Ordinary y trouveront leur compte).

Ce n’est pas de la profondeur qu’on nous offre ici, mais un divertissement Grand Guignol au rythme effréné et soutenu. À la distribution, on retrouve Ryan Reynolds, Gemma Arterton et Anna Kendrick qui tirent admirablement profit de la farce proposée. Si les personnages manquent un peu de chair autour de l’os, le film compense en bizarreries et en candeur (dans la mesure où le gore peut être candide).

Cheap Thrills (2013) de E.L. Katz

Awesome partying with you, Craig. »

À sa sortie, le film s’est démarqué dans le réseau des festivals et a gagné des prix à Fantasia, à SXSW et au Chicago International Film Festival. Sorte de fable cruelle sur l’appât du gain, l’histoire met en scène deux vieux amis d’enfance (Pat Healy et Ethan Embry) qui participent aux défis de plus en plus tordus d’un couple de riches excentriques (Sara Paxton et David Koechner). Conçu à la façon d’une pièce de théâtre, le film repose sur la performance des acteurs et de l’enjeu dramatique de plus en plus important.

Film direct, comédie-suspense qui nous décharge son humour tranchant en pleine gueule. Les comédiens sont excellents, le scénario (signé par David Chirchirillo et Trent Haaga) est impitoyable. Bien sûr, le commentaire sur le capitalisme sauvage est peut-être un peu facile, mais ô combien pertinent. Le regard est dur et sans compromis, mais nous offre par la bande une ride défoulante.

Rose Normandin

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