Le syndrome du club vidéo, c’est une chronique sur la nostalgie d’un passé pas si lointain où on pouvait passer des heures à choisir (ou s’obstiner, c’est selon) devant les étalages de films dans les clubs vidéo. Rose Normandin assume sa nostalgie et nous offre sa version de cette recherche si frustrante – et parfois si jouissive – sur internet.

Il y a quelque chose de magique à regarder des vieux films. D’abord, tout est tellement intense. La musique, le jeu des acteurs, les dialogues. Bien sûr, certains procédés sont naïfs et ont mal vieillis, mais ça rajoute au charme de l’objet. Et puis, on a le sentiment de faire un voyage dans le temps. On ferme les lumières, on se laisse porter par le générique du début avec la musique over the top et avec un peu de chance, on partagera peut-être les mêmes émotions que nos grands-parents ou nos arrières-grands-parents, séparés par quelques décennies. Regarder un vieux film, c’est communier avec les morts (mais de façon pas épeurante).

All about Eve de Joseph L. Mankiewicz (1950)

Fasten your seatbelts, it’s going to be a bumpy night!»

Primé aux Oscars et au Festival de Cannes en 1951, All About Eve est un film parfait. La réalisation est au service des dialogues de façon percutante, mais sobre. La distribution est composée d’acteurs solides dont Anne Baxter (obséquieusement haïssable), George Sanders, Celeste Holm, Gary Merill, Hughe Marlowe et la spectaculaire Bette Davis (on peut même y voir Marilyn Monroe dans un de ses premiers rôles). Davis est au sommet de son art. Son étrange beauté, son ultime badassness, son énergie transforment la moindre de ses interventions en événements cinématographiques. La regarder écouter les autres acteurs est en soi une leçon de jeu. Sa capacité de mettre de l’humour dans le drame, du fiel dans la vulnérabilité, nous fait aimer son personnage, aussi bourré de défauts soit-il.

Bill’s thirty-two. He looks thirty-two. He looked it five years ago, he’ll look it twenty years from now. I hate men.»

Margo Channing (Bette Davis) est une grande actrice de théâtre. Elle prend sous son aile la jeune et naïve Eve Harrington (Anne Baxter) qui, fervente admiratrice de Channing, se cherche un emploi dans le monde théâtral. Mais avec le temps, Margo découvrira que la jeune Eve n’est peut-être pas qui elle prétend être.

– That bitter cynicism of yours is something you’ve acquired since you left Radcliffe!
– The cynicism you refer to, I acquired the day I discovered I was different from little boys!»

L’écriture est incisive (j’ai envie de reproduire chaque réplique sur papier pour les encadrer). Mankiewicz se sert du théâtre pour illustrer l’obsession de la société pour la jeunesse, attendant la nouvelle star à adorer. À première vue, le film peut sembler n’être qu’une critique cynique (et très divertissante) d’un milieu où tout est calculé en fonction de possibles gains, où on s’associe à ceux qui pourraient nous contaminer de leur succès et où les relations interpersonnelles sont toujours guidées par la carrière.

Mais ce qui est intéressant, et toujours tellement d’actualité, est le regard porté par le réalisateur sur la pression faite aux femmes de devoir résister au passage du temps, de se conformer aux attentes des hommes de pouvoir (même lorsqu’elles se croient maîtres de leur destin), de ne jamais demander autre chose que ce qui leur est offert. Tantôt étude de personnages, tantôt thriller psychologique, le film est le témoignage d’amour et d’admiration du réalisateur pour les membres du sexe opposé.

Rose Normandin

All about Eve est disponible sur Netflix.

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