Reposant sur l’idée de l’expérimentation à tout prix, Stanford de Natacha Filiatrault prend la mission du festival Zone Homa au mot, faisant de cette pièce un objet qui s’éloigne considérablement du spectacle pour reproduire des expériences du passé dont l’échec et les problèmes éthiques ont pourtant déjà été prouvés.

Tester les limites

Stanford emprunte son titre aux expériences de Stanford, une étude psychologique expérimentale élaborée dans les années 1970 sur le milieu carcéral et qui est passée à l’histoire pour ses graves problèmes éthiques : des personnes étrangères au milieu occupaient le rôle de gardiens et de prisonniers pour jouer à la prison, dépassant les limites de la violence et de la domination jusqu’à ce qu’un seul participant mette fin à la mascarade. Révélant la brutalité et le voyeurisme dont est capable l’humain dans des situations de jeu, cette étude a plus d’une fois inspiré des artistes de la scène et des productions télévisuelles.

Natacha Filiatrault vient de la danse performative et considère Dave St-Pierre comme son mentor : inutile de dire que sa volonté première est de provoquer le spectateur et de modifier les structures traditionnelles du spectacle. Pour Stanford, « un spectacle dont vous êtes les héros » selon le « maître du jeu » (plus animateur que véritable maître, joué par David Strasbourg), la chorégraphe place sur scène quatre danseurs costumés comme des personnages de jeu vidéo qui répètent une chorégraphie simpliste, obstruée par différents objets rendant leurs mouvements de plus en plus précaires. Le public a dans ses mains une banane sur laquelle il est écrit « mangez-moi », un ballon de plage et des cartons colorés. Obéissant au maître du jeu, il est tour à tour invité à lancer le ballon et les pelures de banane sur les danseurs, et à voter sur d’autres obstacles à la danse. Devant la scène, un énorme bouton rouge est constamment éclairé pour qu’une personne du public vienne, quand bon lui semble, l’appuyer et mettre fin au spectacle. L’objectif est donc clair, voire prévisible : tester les spectateurs à savoir jusqu’où ils pourront aller dans le voyeurisme de la souffrance des danseurs. On devine sans surprise qu’on ira loin.

Passivité, manque d’éthique et autres échecs

Filiatrault, en faisant interagir le public, souhaite clairement le sortir sa dite passivité, mais elle échoue à le faire puisqu’il est cette fois complètement soumis à un animateur qui lui dicte ses mouvements. Ses décisions prises par vote ne changent rien au cours de la pièce et, au final, le seul pouvoir qu’il détient sur le spectacle est celui de l’arrêter, pouvoir gigantesque qui est pourtant un leurre, car le bouton rouge, placé devant la première rangée, n’est atteignable que par un nombre excessivement réduit de spectateurs. En bref, le public n’est pas le héros de la pièce et demeure encore un voyeur passif, placé dans cette position « un peu masturbatoire, plongé dans [sa] petite bulle dans le noir ». À défaut de problématiser cette position, Stanford n’arrive qu’à la reproduire bêtement.

Il s’agit donc d’une expérience grossièrement calquée sur celle de Stanford, élaborée par une chorégraphe confortablement installée hors de la scène, où des danseurs répètent une chorégraphie somme toute insignifiante et s’humilient jusqu’à la douleur (presque nus, enduits de mélasse, le visage couvert d’un sac de papier, sur un sol glissant recouvert de balles de ping-pong et de pelures de bananes) devant un public impuissant, voyeur, mais incapable de mettre une véritable fin à cette torture. Une spectatrice a enfin osé appuyer sur le bouton rouge lorsqu’on a ajouté des trappes à souris sur le plancher de danse. Sur le coup de la fin, un écran projetait l’image de la salle illuminée comme une façon stéréotypée et peu inventive de mettre le public face à lui-même, ce qui constitue une erreur et un grand manque de distance critique : le public n’a rien à voir avec cette humiliation, avec ce manque criant d’éthique.

Alors, à qui la faute? Et qu’en est-il de celle qui a orchestré la tyrannie à laquelle nous participons bien malgré nous? Au sortir de la pièce, on apercevait, de l’autre côté de la scène, la chorégraphe recevoir fleurs et félicitations, scène hautement théâtrale qui ressemblait dangereusement au moment où un scientifique fou reçoit des applaudissements après avoir fait une découverte aux dépens de la santé de ses cobayes. Seulement, cette scène ne faisait pas partie du spectacle.

Nicholas Dawson

Stanford était présentée à l’Espace Libre le 17 août 2016 dans le cadre du festival Zone Homa.

Pour la programmation complète, c’est ici.