Formidable petit livre que Sotto l’immagine, dernier ouvrage de l’auteure et traductrice Nathanaël. Porté par une écriture mobile et féconde, cet essai poético-littéraire explore le thème de l’impossibilité de la traduction en puisant ses exemples dans des oeuvres tant cinématographiques que littéraires. Poursuivant la réalité à travers les dédales de l’art et de la représentation, l’auteure démontre par un habile jeu verbal que l’idéal ne se nomme ainsi que parce qu’il est inatteignable.

Il m’est difficile de résumer précisément le propos de Sotto l’immagine. À la fois ancré dans le souvenir et dans la projection, le livre offre au lecteur une pensée brute, foisonnante, voire jubilatoire. Le plaisir que j’en ai retiré n’est proportionnel qu’au ras-le-bol que j’éprouve à entendre sans cesse la question : mais de quoi ça parle? Pourtant, à première vue, c’est un texte qui peut sembler assez aride, d’abord par l’absence de paragraphes, puis par la typographie de machine à écrire, et enfin à cause du sujet énoncé qui semble si pointu. Mais on comprend vite que les contraintes formelles ne font que servir la fluidité de la pensée – qui ne saurait souffrir d’aucune coupure – et la texture de la langue, travaillée pour mieux remplir toute la bouche. Et bien qu’on ne sache jamais tout à fait où on se dirige, ni qui est ce Feder, ni encore ce que signifient toutes ces incursions en langues étrangères (mon allemand rouillant paisiblement au fond des cartables d’université), les pages de Sotto l’immagine sont un véritable périple à travers les voiles successifs qui s’interposent la réalité et le consensus qu’elle prétend provoquer.

La plume de Nathanaël, par sa beauté et son intelligence, force la prise de conscience de la contamination de toutes ces choses qu’on croit cloisonnées. « Moi, par contre, j’avais du mal à suivre, j’ai hésité, j’ai ouvert la fenêtre. Autant dire que j’ai ouvert le mur, car le mur perdait toute sa fonction dès que la fenêtre était défaite de la paroi, et c’est ainsi que la rue est entrée ici, où je ne l’attendais pas. » Un regard neuf sur les mêmes vieux murs n’est jamais de trop, même si l’horizon nouvellement dégagé a tendance à donner le vertige.

Enfin, l’indéniable poésie de Sotto l’immagine ne lui enlève rien de sa capacité à s’ancrer dans un réel tangible et à en parler avec lucidité. Un commentaire sur la « soi-disant » découverte de Colomb par-ci, plus loin une réflexion sur la distraction du matériel dans un contexte artistique, et voilà qu’on remet en question certaines certitudes, qu’on s’interroge sur des idées qui semblaient pourtant aller de soi. Mais le texte de Nathanaël est si vif qu’une lecture ne suffit pas et qu’on désire replonger entre ses pages sitôt les derniers mots parcourus. Avec Sotto l’immagine, Mémoire d’encrier inaugure en force sa toute nouvelle collection « Cadastres », à laquelle on ne peut que prédire un beau succès.

– Chloé Leduc-Bélanger

Sotto l’immagine, Nathanaël, coll. « Cadastres », Mémoire d’encrier, 2014.