Crédit photo : Stéphane Najman

Les 29 et 30 novembre derniers, Frédérick Gravel a proposé au public de l’Usine C sa création Some Hope For The Bastards. Toujours dans la rébellion et l’audace, le chorégraphe emmène ses neufs interprètes et trois musiciens (dont lui-même) dans une réalité bluffante, un party un peu weird et une émotion finale intense (j’en ai eu des frissons !). Retour sur une immersion percutante, mais fragile.

Entre réalité et interprétation : « jouer avec les niveaux de conscience »

Quand on entre, les interprètes sont déjà là. Ils nous regardent, on les regarde. En habit de soirée, ils boivent des bières et paraissent partager ce moment avec nous : ils vont saluer leurs amis dans le public, ils aident les gens à se placer… l’air de rien.

Au fond de la scène, des instruments et quelques minutes plus tard, un groupe commence à jouer, du rock, de la folk… Sommes-nous finalement tous ensemble simplement dans le même concert?

Après une lente chute au sol de la part des interprètes, et donc le début du spectacle, un des musiciens (en l’occurrence, Frédérick Gravel) prend le micro, raconte un peu sa pièce, nous fait rire par des divagations philosophiques loufoques, nous remercie et nous laisse observer le « deuxième début ».

Puis, le spectacle reprend. Sur une musique d’opéra, les interprètes marquent un « beat » qui s’accentue jusqu’à créer des mouvements et des relations entre eux. Il semble que c’est le rythme qui les contrôle, comme une impossibilité de s’en passer. Ils feignent de se rendre compte de cette particularité et continuent, regard direct entre eux et vers le public.

Ce sont réellement les « niveaux de conscience » qui sont pris en compte, comme l’a expliqué le chorégraphe à la discussion. Il faut « avoir conscience de la fiction ». Ainsi, les interprètes incarnent un personnage et divaguent entre ce qu’ils savent en tant que personne et ce qu’ils savent en tant que personnage, sans entrer pour autant en jeu théâtral.

Par sa mise en scène et son travail avec les danseurs, Frédérick Gravel nous fait alors ressentir cette « fausse » réalité où finalement, personne ne sait quand commence la pièce ni quand elle finit. Après tout, ce sont les mêmes personnes dans un même espace. C’est simplement le contexte (son, lumière, silence) qui fait entrer dans un autre univers.

Du beau dans la souffrance

Dans cet univers si particulier, on est face à des individus un peu perdus et un peu maladroits dans leurs relations interpersonnelles. Réunis autour du même rythme, ils partagent un vocabulaire gestuel commun, mais vont et viennent dans l’espace. Comme le créateur le souligne, « Les danseurs font de la musique avec l’espace, comme un band. »

Les constructions spatiales se dessinent à pas de loup. Les mouvements s’amplifient, il y a plus de basse et le tout devient plus intense. Les contrepoids laissent place à la violence, dans une cadence soutenue, corps à corps avec la musique. Entre fluidité et pause, les interprètes s’animent, dans des gestuelles simples, mais efficaces, entre décomposition et à-coups. Peu à peu, ils laissent apparaître des unissons, des duos, des phrasés de groupe, quasiment de façon invisible. Dynamique, la pièce ne s’essouffle pas et laisse place à la physicalité remarquable des interprètes. Elle se poursuit par une exploration plus interne, douce et tendre qui suspend un peu le temps. Ce sont des sortes de câlins maladroits qui font sourire, puis des duos fragiles et sensibles qui se construisent sous nos yeux.

Puis, le beat revient, plus fort, plus long. C’est alors une espèce de transe qui s’empare des interprètes, toujours dans le dynamisme, l’ « accident maitrisé » et l’obsession de masse. Ils semblent ne pas avoir conscience du reste et s’obstinent jusqu’à la fin sur la répétition, sans cesse.

Frédérick Gravel explique au départ que le spectacle porte sur le fait de « se sentir responsable de quelque chose qu’on ne peut pas changer », sentiment souvent ressenti par une société. Tout le monde croit être unique alors que les humains restent prévisibles et encore plus de nos jours, avec les comportements de masse. Le chorégraphe souhaitait aussi avec ce spectacle « montrer des danseurs » et non pas des interprètes qui incarnent sa signature.

C’est un pari totalement réussi avec cette pièce haute en couleur qui dévoile des personnalités diverses, des scènes obsessives, de la violence, de la tendresse et le tout sur du bon rock. Merci Frédérick Gravel!

Léa Villalba

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