Youngnesse, crédit photo : Maude Arès

Encore une fois cette année, le festival OFFTA présentait plusieurs programmes doubles permettant aux spectateurs de profiter d’une variété de propositions qui alliaient performance, théâtre, danse et arts visuels. C’est dans cette logique qu’étaient rassemblés Ruminant ruminant et Youngnesse, deux spectacles aux esthétiques opposées.

Ruminant ruminant de Brice Noeser et Karina Iraola

Alors que les spectateurs entrent encore en salle, le chorégraphe Brice Noeser et son acolyte Karina Iraola placent des objets sur la scène et discutent comme s’ils mettaient en place les derniers détails de la représentation. Le dépouillement est donc de mise – rideaux tirés, salle éclairée – jusqu’à ce que les danseurs, accompagnés de flamenco, se mettent à exécuter une danse captivante qui obéit beaucoup plus au titre « Saccades et tremblements » écrit sur une pancarte plutôt qu’à la musique espagnole. Il devient donc clair qu’il faut prendre tout ce qui s’installe devant nous comme de fausses promesses.

Ruminant ruminant, crédit photo : Frédéric Chais

Un peu d’esprit contre toute attente

Dans une habile succession de ruptures et de rappels, les danseurs enchainent une série de tableaux aux transitions volontairement laborieuses et indispensables au propos que l’on tente pourtant de saisir tout au long du spectacle. En effet, le sens du spectacle se trouve justement dans le décalage et dans la confusion. Noeser et Iraola, avec une aise déconcertante, poussent l’idée jusqu’au bout en utilisant toutes sortes de procédés qui brouillent les types de langages (écrit, dansé, parlé, joué) pour que le décalage soit toujours plus prononcé. À titre d’exemple, tandis qu’Iraola s’adresse au public en espagnol, Noeser traduit ses propos en jouant avec le rythme des phrases de sorte que, dans le même monologue, la langue traduite se transforme en langue de traduction.

Plus tard sont appelés deux spectateurs qui, une fois sur scène, ne sont pas utilisés et à qui on s’adresse en espagnol, en japonais et en allemand. Le décalage va même au-delà du spectacle lui-même : il est difficile, pendant les applaudissements, de ne pas se méfier des danseurs qui saluent; effectivement, on comprend bien vite malgré le rituel que le spectacle n’est pas tout à fait terminé.

Ruminant ruminant surprend et amuse à l’aide de farces on ne peut plus drôles. C’est donc avec un humour plein d’esprit, une chorégraphie intelligente et originale qu’il défie toutes les attentes.

Youngnesse de projets hybris Deux petits détails: 

Codirigé par Philippe Dumaine et Mylène Bergeron, projets hybris est une compagnie qui explore les questions des marges dans une pratique de la collaboration. Pour Youngnesse, projets hybris a rassemblé écrivains, acteurs, danseurs, performeurs et musiciens pour créer un spectacle époustouflant dans lequel chaque membre est également un créateur – on y voit des artistes jouer des instruments de musique, chanter, bricoler, jouer, danser, écrire. Projet collectif et égalitaire, Youngnesse soulève des questions sur les genres, le féminisme et le militantisme avec une attention particulière sur la colère des jeunes.

Un spectacle mouvant

Au retour de l’entracte, le public se confronte à une salle sombre : sur la scène, un amas de corps qui semblent inanimés, des objets qui trainent, des instruments de musique. Cette fois, c’est un autre type de décalage qui se présente à nous, plus sombre, plus lourd, plus politique.

Dans une esthétique queer et DIY, les artistes de Youngnesse, une fois animés, racontent tour à tour et de plus en plus indignés leurs préoccupations individuelles et leurs expériences militantes (on réfère clairement aux mouvements sociaux au Québec de 2005 et de 2012) avec une rage, voire un pessimisme, qui a la maturité de ne pas appeler au cynisme. Au contraire, avec une inventivité toujours renouvelée, projets hybris présente un spectacle mouvant, multiple et instable comme l’identité de celles et ceux qui plongent dans leur colère pour la transformer en force créatrice et politique.

Ce travail ne se fait jamais sans heurts. En présentant simultanément des textes projetés, des déguisements, des mouvements saccadés, des chutes et des hurlements, les artistes de Youngnesse, obligés de regarder la douleur, la peur et la violence dans les yeux, montrent sans retenue la fureur d’une jeunesse qui ne cesse de se définir, hautement politisée, munie de la clairvoyance nécessaire pour éviter la complaisance et d’un courage assez spectaculaire pour exhiber ses différentes identités.

On pourrait reprocher à Youngnesse son manque de cohésion, son éparpillement, sa brièveté et sa multiplication des références (entre autres à des manifestations et à des textes d’auteures féministes), mais ce serait là ne pas comprendre la nécessité de tout foutre en l’air et l’esthétique même de projets hybris qui fait le pari de ne pas créer un objet beau et catégorisable. Les références répétées à Huguette Gaulin viennent d’ailleurs appuyer cette esthétique, poète dont les dernières paroles, avant de s’immoler, étaient : « Vous avez détruit la beauté du monde ». En rendant hommage au langage complexe et brutal de la poète militante, Youngnesse offre la vision d’individus solidairement regroupés autour d’une idée militante présentée en début de spectacle sur une banderole lourde et écrasante : « Nous rêvions de colères magnifiques ».

En bref, il s’agissait là d’un programme double extrêmement réussi, vivifiant et engageant. Par le rire, par la recherche de sens, par la surprise, par la violence et par la colère, le spectateur n’avait d’autre choix que de s’engager dans l’expérience de la diversité.

Nicholas Dawson

Ruminant ruminant + Youngnesse était présenté le 7 et 8 juin au Théâtre Aux Écuries dans le cadre du festival OFFTA.