Avec son titre, Les Rivières suivi de Les montagnes, le livre pourrait nous faire croire qu’il réuni deux nouvelles pastorales. Si on s’attarde au sous-titre Deux histoires de fantômes et si on connaît l’univers de François Blais, on se doute qu’il y a subterfuge.

D’abord, Les Rivières n’est pas le nom romantique de quelque campagne québécoise, mais plutôt celui du centre d’achat de Trois-Rivières. Un lieu un peu glauque où, l’auteur nous l’annonce très tôt, une petite fille sera kidnappée et vicieusement assassinée. Empruntant aux conventions du roman policier, la nouvelle évoque un long plan séquence où nous visitons le lieu et les personnages présents lors des horribles événements. À la manière d’un Mrs Dalloway tendant vers le trash, le narrateur (un fantôme?) nous dévoile les informations au compte-goutte, selon son bon vouloir, passant d’un personnage à l’autre pour nous faire découvrir leur intériorité et nous les rendant parfois même attachants (tour de force quand on nous présente un pédophile).

Elle était née aux Rivières et , depuis des années, elle y revenait tous les jours, afin de se donner l’illusion de n’être pas tout à fait seule. Toutefois, au contraire de la plupart des autres vieillards venant tromper l’ennui au centre commercial, elle cherchait encore à se donner une contenance en faisant mine d’avoir réellement des emplettes à effectuer.»

L’enquête menée par le lecteur pour découvrir la vérité devient presque secondaire. Blais continue de nous parler d’horreur sous toutes les petites facettes qu’elle peut prendre au quotidien ; le couple qui s’étiole, la solitude, l’indifférence, les rêves anéantis. Si l’auteur nous parle d’un meurtre horrible, son véritable sujet est l’inévitabilité du drame qui attend chaque être humain.

Puis, avec Les montagnes, la couleur change. On passe d’un narrateur omniscient à un point de vue interne. Un auteur établi dans le milieu littéraire nous raconte sa retraite dans une maison hantée de la Mauricie. Les montagnes du titre désigne l’image qu’a choisi le fantôme pour entrer en contact avec l’écrivain. Le reste est un hommage aux histoires de maisons hantées. Si les clichés sont tous là, il n’en reste pas moins que l’ambiance est réussie et que les procédés fonctionnent. L’auteur a du talent pour l’image qui glace le sang.

Surtout, je soutiens que de croire aux revenants est l’apanage des esprits faibles, des gens sous-éduqués. Cela n’est pas «moi». Ce n’est pas dans ma palette, pour parler comme les designers de mode. J’aurai soixante ans dans trois ans, il est trop tard pour changer de palette.»

Si à prime abord, on pourrait penser qu’il s’agit d’un texte complètement séparé du premier, les liens s’affichent au fil de la lecture (que je ne dévoilerai pas pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur). Les textes trouvent une résonance l’un dans l’autre, au niveau du récit, certes, mais également au niveau du thème. L’extraordinairement horrible côtoyant le communément banal.

Le sens de l’observation de François Blais est tranchant, mais sa verve et son humour permettent de nous faire oublier le tragique du drame et la noirceur du sujet. Quiconque a lu les autres opus de l’auteur sait que sa force réside dans sa capacité à allier les tons, à passer d’une langue à l’autre, de nous faire réfléchir en cumulant les références à la culture pop. Son dernier publié ne déçoit pas. On rit, on rit jaune, mais on rit.

Rose Normandin

Les Rivières suivi de Les montagnes – Deux histoires de fantômes, François Blais, Les Éditions de L’instant même, 2017

À DÉCOUVRIR AUSSI :