N’essayons pas de fixer Elle respire encore dans un genre (danse ou théâtre?). Ce ne sont que des mots après tout, et de toutes manières, le spectacle de Jérémie Niel nous prouve qu’on peut très bien s’en passer tout en disant quelque chose. Présenté à l’Agora de la danse, ce spectacle est avant tout celui de la présence : celle de treize interprètes, celle de la lumière, celle des quelques meubles et le récit qui y est raconté, s’il y en a un, est probablement celui de la solitude, de l’attente et de la souffrance. Un aura de mystère plane sur ces présences, il semble y avoir eu une tragédie, un événement qui plonge les interprètes dans une sorte de misère collective. Retour.

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Attendre, attendre. Il ne se passe « rien », et pourtant treize interprètes sont là sur scène et le seul fait de leur présence dans ce même lieu commun fait l’événement. Tout semble vivre d’un même souffle sur scène comme dans un tableau vivant : les « identités » (telles que nommées), la lumière sur les meubles, la disposition du téléphone, les mouvements rares, lents et parfois brutaux des danseurs. Chaque présence semble vivre soit une forme de malaise, ou d’extase, ou de violence : autant d’histoires que d’interprètes qui n’ont ni commencement ni fin, racontées dans le silence et le mouvement. La seule chose à saisir (et qui rend ce spectacle si poétique) est la cristallisation du présent dans le jeu des interprètes.

Il y a quelque chose de presque vicieux dans le rapport entre le public et la scène : par le fait que nous sommes plongés dans le noir et parce qu’un voile s’interpose entre la scène et la salle, le spectateur devient a son insu le « voyeur ». Le voile empêche les interprètes de voir le public et crée ainsi un effet de distance et d’inconfort. Qu’est-ce qu’on choisit d’observer? Cette femme simplement assise sur une chaise, ou ce couple nu en plein coït sur le lit du fond? C’est très troublant comme expérience, parce que nous sommes pris au piège dans un rôle que nous n’avons pas choisi. (Une jeune femme a elle décidé de quitter ce rôle en fuyant – oui c’est le mot- la salle à toutes jambes durant la représentation).

Une respiration parfois haletante

Elle respire encore : tous respirent encore et ensemble malgré l’univers lugubre, malgré les moments de crise et de violence que les identités traversent lors du spectacle. On sentait le souffle commun sur scène et l’unité dans le mouvement et le geste. Les chuchotements de voix, les bruits, même la colère et l’extase : tout semblait provenir de la même source.

Un bémol cependant : certaines identités traversaient des crises ponctuelles : le vrombissement continuel laissait présager en effet de tels éclatements chez certaines identités. Par contre, la manière de vivre la crise n’était pas toujours habile chez certains : parfois crier « vieille câlisse! » ou donner une gifle dans la face à quelqu’un est beaucoup moins efficace pour faire passer un message qu’une mise en tension un peu plus subtile, par le silence ou un jeu de corps plus senti par exemple. Autre agacement : quand une des identités arrive sur scène quelques minutes plus tard que les autres et semble être vue comme « l’étrangère ». Pourquoi avoir choisi la seule interprète aux traits asiatiques pour jouer ce rôle et pourquoi l’avoir habillée d’une robe rouge style geisha? Il semble y avoir dans cette image une reconduction des stéréotypes plus ou moins habile et pas vraiment nécessaire. D’autant plus qu’il semblait y avoir une insistance sur l’histoire de cette identité, et cela mettait parfois à défaut l’esprit global d’unité.

La seule présence de certains interprètes (entre autres Peter James, pour ne pas le nommer) valait le coup d’être là. Cela peut paraître paradoxal, mais les présences les plus bouleversantes étaient celles qui semblait ne rien faire, ou qui faisait les gestes les plus petits et subtils. Enfin, respirer ensemble semble être une souffrance dans ce spectacle et Niel a réussi à la mettre en scène de manière poétique malgré les quelques moments où le souffle se perd.

– Léa Rouleau

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