Crédit photo : Weidong Yang

Je ne sais pas comment vous abordez la technologie en général. Je ne sais pas si ça vous emballe, des trucs comme la VR et le Neuralink. Mais c’est vrai que les nouveaux trucs ont toujours l’air de passer par une phase gadget, un peu boboche, ou trop envahissante. Et c’est difficile de regarder l’évolution des technologies immersives —les gros casques à fils qu’on met sur la tête des gens dans les festivals pour faire de la pub pour Bell, par exemple  — ou encore certaines statistiques de notre utilisation du smartphone (85 consultations par jour en moyenne) sans avoir un peu peur de cette fusion avec la machine, ou du moins la trouver un peu ridicule.

Et t’as Elon Musk  et Wait But Why qui répètent le plus souvent possible: « Vous êtes déjà des cyborgs sauf que vous ne vous en rendez pas compte ». Ou des trucs comme « La seule façon pour que l’humanité survive à une explosion catastrophique de l’intelligence artificielle, c’est de se fusionner avec elle par l’entremise d’un dispositif numérique de lecture et de stimulation des neurones »

Tout ça pour dire que je suis allé voir jeudi une soirée organisée par Tangente Danse qui s’appelait Résonances virtuelles / Virtually, in the flesh à l’Édifice Wilder.

Quand on est arrivé en haut, un projecteur s’est mis à lancer sur une table le live feed d’une caméra qui était accrochée au plafond d’une autre salle. Dur à expliquer, mais c’est comme si la table était en fait une boîte en carton à ouvrir, et qu’à l’intérieur, il y a un humain qui regarde et parle au public. Les gens étaient un peu mal à l’aise de lui répondre, mais la danseuse/comédienne n’avait pas trop l’air de l’être.

Après quelques minutes, tout le monde avait un gun à eau imaginaire dans les mains et se tirait dessus, et dansait en suivant ses mouvements. Et là je me suis dit « Nathan, tu ne vas pas être le mec qui écrit dans son calepin pendant que tout le monde passe un superbe instant de béatitude corporelle. » Alors j’ai pris mon courage à deux mains et je me suis déhanché.

Beau moment.

La première partie du spectacle

On est tous rentrés en salle où le duo Akiko Kitamura / Navid Nabab présentait TranSenses. C’est-à-dire que personnellement, j’ai failli ne pas entrer du tout parce que j’avais échappé mon billet en me déhanchant.

                                                                                         TranSenses – Akiko Kitamura et Navid Navab

Imaginez une scène énorme, avec une danseuse en solo au centre, de la musique électroacoustique qui réagit en temps réel aux mouvements, et une projection vidéo interactive à la grandeur du plancher. Les trois médiums fusionnés du début jusqu’à la fin.

C’était très convaincant, notamment la conception sonore, pour parler de ce que je connais. Elle était toujours proportionnelle à l’accélération du corps dans un espèce de feedback son/mouvement. On a eu droit à du vent, de l’eau, des itérations dans les basses, des chuchotements en évanescence perpétuelle.

Parfois, l’artiste dansait sur un tapis d’étoiles filantes. Ou se faisait absorber par un trou noir avant d’aboutir dans un monde aquatique surréel. À un autre moment, on projetait des lignes droites sur la danseuse pour faire la topographie de son corps. Je ne m’y connais pas assez en danse pour parler technique, mais ma collègue qui l’étudie me disait à l’entracte :

On dirait une étude de mouvements impactifs versus mouvements impulsifs. »

Merci.

Ça lui faisait aussi penser à The OA. Mais je ne connais pas. Peut-être que vous, oui?

Petite pause

L’entracte n’a pas volé sa place non plus. Imaginez un dispositif de réalité virtuelle pour téléphone mobile, mais dans lequel on place le cellulaire de l’autre côté pour ensuite allumer la caméra du devant. En gros, les danseurs avaient des miroirs numériques sur les yeux, et eux ne voyaient rien du tout. La performance (en trois sections, avec le pré et le post show) s’appelait Binary Animal d’Alejandro de Leon.

Ils incarnaient des genres d’animaux numériques incapables de contact humain, et qui vivent toutes sortes d’émotions simulées par la réalité virtuelle (à la Black Mirror). Ils criaient, riaient, se débattaient, c’était assez dystopique. Ils ont fini par s’enfuir, suivis par le public, jusque dans les racoins de l’étage, tout ça sur une version synthétisée du Clair de Lune de Debussy. Quelle soirée.

La suite, maintenant

Ça s’appelait ///. De Teoma Naccarato et John Maccallum.

                                                                                                     Crédit photo : Weidong Yang

Drôle de set up: on nous a donné un miroir et on nous a demandé de nous asseoir sur la scène, dans un grand carré, mais dos à la performance. Pas le droit de se retourner, juste de regarder dans un miroir. Donc, on essayait glaner des petits bouts d’action en tournoyant le miroir le mieux possible vers les danseurs.

C’était fascinant comme expérience, parce que naturellement, on devient aux aguets, juste du fait que l’action se passe derrière soi et que le champ de vision est réduit. Surtout que les musiciens ont ouvert ça en balançant des gros fortissimos de clarinette accompagnés de percussions balinaises.

Cette action, c’était principalement trois danseurs qui roulaient ou se tortillaient dans une espèce de transe assez physique, mais librement chorégraphiée, avant d’installer de longues périodes de méditation/respiration. Côté son, la musique s’est développée dans des textures atonales, qui étaient (j’ai lu sur le programme) improvisées à partir des battements cardiaques des danseurs. En gros, après nous avoir fait peur : un moment super zen.

Et toute cette notion-là qu’en tant qu’observateurs, on est pris avec soi-même : notre face en gros plan qui obstrue, littéralement, notre vision. Ou métaphoriquement, la subjectivité qui obstrue l’interprétation… Le miroir de Narcisse!

La suite et la fin de la chose

De retour dans le hall, nos deux amis de l’entracte rappliquent, mais sans leur casque. L’une gambade dans les fenêtres, parle toute seule à une caméra.

L’autre se frappe la tête contre un mur dans une fin tragique en demandant, pendant que tout le monde boit et jase.

Are you still here? »

C’était un peu comme si les danseurs étaient atteints d’une folie induite par la technologie, d’un déracinement par rapport à la réalité. Et ça me laisse bien songeur par rapport à la question des cyborgs modernes : augmentation des sens ou amoindrissement?

Même si le tracking nous donne des pouvoirs magiques, obsédés comme on est par l’immersion et par l’interactivité avec la machine… C’est facile de virer pessimiste en s’imaginant un futur où Facebook enregistrerait nos mouvements, tout le temps. Et on le ferait, parce que ça viendrait avec plein d’avantages. Une médecine personnalisée, instantanée, des avertissements quand la posture devient mauvaise… Et d’autres trucs moins chouettes, comme ton dernier one night en streaming pour le monde entier.

Ce que je veux dire c’est : dans cette nouvelle ère, qu’est-ce qu’on va perdre, et qu’est-ce qu’on va trouver ?

Nathan Giroux

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