Crédit photo : Violette Mudie

Un texte de Hugo Mudie paru le 11 août sur le site d’Urbania a suscité pas mal de réactions dans le milieu de la critique qui était directement visé. Une des réactions a été le texte paru dans nos pages le 16 août, défendant ardemment le rôle de critique musical et sa pertinence en 2017. Cette réponse a trouvé écho auprès de la personne visée, qui a proposé une rencontre avec l’auteur dudit texte, Olivier Dénommée, pour en discuter peu après, autour d’une poutine et d’un pita végé. Est-ce que les gars allaient se sauter à la gorge ou finir ça en accolade virile?

Voici la retranscription des faits saillants de cette rencontre.

Olivier Dénommée : Quand nous avons lu ton texte, on n’était pas du tout d’accord avec ce que tu disais, et les gens à qui on en parlait non plus…

Hugo Mudie : Moi je ne comprends pas pourquoi des gens pourraient être frustrés par ça. Premièrement, il faut se dire que mon texte est humoristique. Dans le big picture de la vie, je m’en crisse de tout ça. C’est une commande que j’ai d’écrire sur les dessous de la musique. Je veux que ce soit drôle, et une chose que je déteste, c’est le statu quo… En musique et dans l’entertainment québécois, c’est tellement répandu que je fais un peu exprès pour le brasser, autant que je l’ai fait avec le punk à l’époque en faisant le contraire des autres. Je préfère me faire des ennemis en faisant bouger les choses que de me mettre chummy avec tout le monde et que ça ne serve à rien.

Ton texte, je l’ai trouvé aussi bon que le mien. Et mon opinion, je n’y tiens pas tant que ça. Ce n’est pas comme si on parlait d’homophobie ou de sexisme : on ne parle que de critique musicale! En me relisant, je ne me suis même pas trouvé chien : je parlais d’une époque où je trouvais que les critiques étaient lazy, mais pas qu’aujourd’hui, les gens qui font des critiques sont mauvais. L’erreur de ton texte est qu’il donne l’impression que j’ai été choqué ou incompris dans des critiques.

C’est quand même un peu l’impression que tu donnais dans ton texte. On connaît des artistes qui, dès qu’ils ont de mauvaises critiques, disent que ce n’est pas de leur faute mais celle des critiques qui n’ont rien compris.

Ça peut arriver qu’une critique comprenne mieux ton œuvre que toi-même comme la critique peut être complètement dans le champ. J’en ai même déjà eu où je trouvais que la personne avait bien trop aimé ça! C’est pas si bon que ça, ce que je fais. Et il y en avait d’autres où ça sentait la mauvaise foi. Tu ne trouves pas qu’aujourd’hui, ça ne sert à rien, les critiques de musique?

Je pense qu’il y a tellement d’artistes qui existent aujourd’hui que s’il n’y avait pas des gens qui prennent le temps de les écouter et d’en parler, personne ne saurait qu’ils existent.

Si tu ne sais pas qu’ils existent, tu ne mérites pas de le savoir. Les gens qui basent leurs goûts musicaux sur ce qu’ils entendent à la radio, qu’ils continuent à écouter la radio : pas besoin de lui servir de quoi de meilleur. Le problème que j’ai avec la critique, c’est que ça crée des modes, des mouvements. En musique comme dans la vie, il y a 3 % seulement des gens qui s’y connaissent, qui s’y intéressent et qui sont leaders. C’est arrivé à l’époque avec Malajube, que je trouvais ben bon, mais que je ne trouvais pas assez bon pour que 100 % du monde s’entende pour dire que c’est bon. Si tel ou tel média dit que c’est bon, les gens se disent que ça doit être bon. Je leur pose la question : « trouves-tu ça bon, toi? »

Là, en ce moment, le nouveau Arcade Fire, tout le monde s’entend pour dire qu’il n’est pas si bon… Tu ne trouves pas curieux que tout le monde s’entende en même temps pour dire ça? Moi, ce groupe-là ne m’a jamais intéressé, mais là ça m’a intéressé et je l’ai écouté, et j’ai trouvé ça bon. J’ai particulièrement aimé le statement sur le streaming de Infinite Content et Infinite_Content, mais si tout le monde avait dit que c’était génial, ça ne m’aurait pas intéressé.

C’est un peu mon questionnement avec les médias aujourd’hui : j’aime penser que les gens sont capables de se faire une idée sans qu’elle soit influencée par quelqu’un. Ici, il faut faire attention, avec Québecor qui brouille les cartes et qui ne fera jamais de review de marde… En fait, on n’a déjà jamais de review de marde au Québec parce que le monde est trop pissou. Ceux qui ne font jamais de critique négative ne devraient plus exister parce qu’ils ne servent à rien. Si Vice me demandait de faire la critique d’un album, j’accepterais, mais je m’arrangerais pour que ça soit drôle, con, ou super recherché. On s’en crisse quand tu réécris le communiqué de presse.

Un des éléments dans ton texte qui dérangeait était l’idée qu’un non-musicien ne serait pas capable de critiquer un musicien.

Je pense que tu peux être connaisseur d’un sujet sans le pratiquer, mais pour moi, ton opinion est moins importante. Les paroles de La Chicane, comme tout le monde je les trouve poches. Mais quelqu’un qui n’a jamais écrit une toune dans sa vie, je le trouverais prétentieux d’écrire que ce sont « des textes très enfantins ». Essaie d’en écrire, pour voir!

En conclusion de mon texte, je proposais que tous les critiques s’entendent pour ne pas parler de ton album à paraître. Penses-tu que si cela arrivait, il pourrait quand même avoir du succès?

S’il n’y avait pas de critique, je pense que ça ne changerait rien. Je veux qu’il y ait quand même des entrevues et des articles, mais les critiques, ça ne m’intéresse pas. Une semaine avant la sortie, l’album sera disponible pour écoute un peu partout. On n’a pas besoin de savoir ce que la personne en a pensé. Je serais curieux d’en lire, par pure curiosité, mais l’effet que ça aurait sur moi, ça serait un gros zéro, et à mon avis, ça ne devrait avoir aucune influence non plus les acheteurs.

Souvent, les artistes qui commencent aiment recevoir des critiques, premièrement parce que ça montre qu’ils existent, mais aussi pour leur donner des points de vue qui pourraient leur permettre de s’améliorer. Toi, à tes débuts, pensais-tu déjà que tu n’avais pas besoin des critiques?

Personnellement, ça ne m’est jamais arrivé parce que je ne montre même pas ma musique aux gens qui m’entourent et je ne demande l’opinion de personne. Même si ma blonde n’aimait pas ça, je m’en crisse, elle peut écouter autre chose.

Je me souviens quand j’ai parti Dare to Care : on a lancé deux albums en même temps, et on a eu une méchante bonne review au début. Ça m’avait vraiment encouragé, mais même si ça avait été négatif, ça ne m’aurait pas découragé au point de changer quoi que ce soit dans ma carrière. Je pense que ceux qui se laissent influencer par l’avis de qui que ce soit qui est en dehors de leur création ne sont pas faits pour faire ça. Il faudrait ne se fier à rien et être instinctif dans son art. Commercialement, c’est la même affaire : si on se demande si le monde va aimer ça, si elle peut jouer à la radio ou dans des pubs… les meilleurs artistes ne se soucient pas de ça, même si ça finit par jouer.

Par contre, ce ne sont pas tous les artistes qui peuvent se permettre de faire de l’art pour l’art sans se soucier d’avoir du succès ou non…

Moi aussi je fais de la musique dans le but qu’elle soit écoutée par le plus de monde possible, que l’on achète mes disques et qu’on vienne à mes shows, mais ce n’est pas à tout prix : ça ne sert à rien qu’une personne qui ne comprend pas ce que tu fais t’écoute. Au Québec, si 50 000 personnes aiment ce que tu fais, c’est déjà bon! Si tu essaies de trop plaire, c’est le début de la fin. En ce moment, ma chanson joue à CKOI et à Énergie : je trouve ça parfait, mais je ne pense pas que ça ait un impact social à part faire taper du pied.

Justement, veux-tu me parler de ton album? Par exemple, dans quel état d’esprit étais-tu en le créant?

(Après une longue réflexion) Au risque d’aller à l’envers du mythe, ça vient tout seul : j’ai une toune et je l’enregistre. Il n’y a rien de magistral et je n’accorde pas une grande importance à mon processus. Je fais ce que moi j’aimerais entendre. Ça a toujours été ça et ça l’est encore plus parce que c’est moi qui décide tout. Avant, j’ai toujours eu des bands où on n’a pas le choix de faire des compromis. Là, je peux faire vraiment n’importe quoi! Il n’y a même pas de style précis dans l’album. Je ne me suis limité dans rien, je ne me suis pas censuré. Je suis plus fier des rencontres humaines durant le processus que l’album en tant que tel. Même avec mes bands, je préfère penser à l’amitié et aux trucs cool qu’aux albums.

Pourquoi avoir pris autant de temps avant de faire un album solo?

Parce que tout allait bien, et parce que je n’en avais pas besoin. Tranquillement, tu prends de la confiance au fil des années. J’ai toujours été le chanteur de mes groupes et je composais un peu dans certains d’entre eux, mais c’était ça mon rôle et je ne me suis jamais trop questionné là-dessus. Quand je me suis retrouvé sans band, j’étais chez moi avec mes guitares et mes claviers. Ce n’était pas si réfléchi. Je pense que si tu forces, ça paraît, et que si tu te laisses aller, ça paraît aussi.

La discussion dévie ensuite sur le fait que Hugo Mudie essaie d’accorder le moins d’entrevues possible, en ayant assez des questions prévisibles qui amènent des réponses prévisibles, avant de revenir à son attitude dans ses chroniques.

Ma grosse bataille, c’est d’aller à l’encontre de la complaisance dans le milieu culturel. Tu serais surpris des artistes, dont certains que je considère très complaisants, qui m’écrivent pour me dire que je fais bien de faire ce genre de texte pour brasser le monde. Tout le monde pense la même chose et tout le monde s’aime? Voyons donc! Les sœurs Boulay vont bientôt sortir un nouvel album : c’est impossible que les médias disent qu’il n’est pas bon s’il ne l’était pas. Quand j’étais plus jeune, mon but était de provoquer les autres. L’ordre établi est ennuyant. Je préfère foutre la marde dans un peu n’importe quoi.

Est-ce que c’est le minding que tu as dans tous tes projets?

C’est mon minding depuis que j’ai 4 ans. C’est ça mon but dans la vie, littéralement. Dans 100 % de ce que je fais, j’essaie de trouver l’angle qui est différent et qui va questionner. Des fois j’aimerais mieux être plus big, assez pour aller à Tout le monde en parle, pour avoir un terrain de jeu de fou. Ça me choque quand je vois des jeunes artistes qui passent à la télé et qui gagnent à l’ADISQ, et qui disent rien… Tu as un million de personnes qui t’écoutent : tu peux parler de l’homophobie, des guns, de l’industrie du disque, mais à la place tu dis « merci tout le monde ». Gaspillage!

En même temps, dès qu’une personne dit un mot de travers, c’est un scandale.

Safia Nolin a fait un scandale pour avoir mis un t-shirt de Gerry Boulet. Imagine si elle avait dit de quoi! Elle aurait pu juste dire que c’est le fun qu’il y aille de la variété physique à l’ADISQ, mais rien. C’est la même chose pour Klô Pelgag, la même chose pour Malajube dans le temps. Je m’en rappelle que je les trouvais caves d’avoir rien dit. Quand on gagne un prix, il faut montrer qu’on s’en crisse, sinon on n’est pas cool. Je trouve que le cynisme est un peu en train d’étouffer les jeunes dans l’industrie.

Tu penses que c’est le cynisme qui fait ça?

Il y a ça dans tous les domaines, la peur de failer en y mettant de l’effort. Si tu regardes le band punk de l’année, tu vas voir que les musiciens ne se forcent pas, que les artworks sont cheap… Tout est fait pour donner comme excuse qu’on s’en crisse. Ce n’est pas tout le monde qui est comme ça, mais c’est plus généralisé que quand j’étais jeune.

Hugo Mudie revient ensuite à ce qu’il énonçait au début de la rencontre, qu’il ne tient pas particulièrement à son opinion, et qu’il ne tient pas à ce que les gens pensent comme lui, avant de mentionner un projet à long terme.

Je suis en train d’écrire un livre présentement, et je peux écrire 6000 mots en quelques heures. Je ne sais pas où je m’en vais, ça y va tout seul… un peu comme mes tounes, c’est le même processus.

Pourtant, une chanson, ça dure 3 ou 4 minutes et c’est fini, mais un livre, on parle d’un autre engagement!

Oui, mais peut-être que ça va être poche aussi! Il y a plusieurs sujets. Je dirais que le sujet de fond serait de faire chier en me faisant aimer! C’est axé sur deux ans de ma vie, de 2005 à 2007. La prochaine année, je pense que c’est pas mal ça que je vais faire : un album et le livre. Je pense moins écrire dans les médias parce que tant qu’à écrire, autant le faire pour moi.

Déjà un nouvel album après celui-là?

Il est presque fini d’écrire. Je pourrais presque en sortir un aux six mois. Moi c’est mon moyen de m’exprimer. J’ai toujours tripé sur les artistes qui produisent beaucoup, comme Ryan Adams.

Je suis dans le milieu depuis que j’ai 18 ans, et j’écoute de la musique depuis que j’ai 5 ans. Les Mötley Crüe, Poison, Bon Jovi, j’écoutais tout ça. Même ce que mes parents écoutaient, ça m’inspire encore beaucoup. Même les trucs quétaines comme Claude Barzotti ou Jean-Pierre Ferland, ado je disais que c’était dégueu, mais quand j’ai vieilli et que j’ai commencé à prendre mon rôle de songwriter au sérieux, j’ai tout réécouté ça. J’écoute vraiment tout, je ne passe à côté de rien, à part les choses comme le rock commercial. Mais des artistes comme Rihanna, Taylor Swift et Katy Perry, j’achète tous leurs albums.

Je trouve que le hip-hop moderne est ce qui se fait de plus intéressant depuis 4 ou 5 ans, comme Kendrick Lamar, Drake, Kanye West, Chance the Rapper et Future. Au Québec, le hip-hop commence à être un peu meilleur. Au Québec, le meilleur groupe, c’est Brown : le EP qu’il vient de sortir (POPLUV, paru le 9 juin) est malade!

***

Après une bonne heure de discussion, quoi retenir du discours de Hugo Mudie? Le personnage a un franc-parler déroutant, et des avis très précis sur bien des sujets, mais le rencontrer permet de remettre en perspective ses textes très tranchés publiés dans différents médias.

Cordoba

Il a suggéré en fin d’entrevue d’écouter son album Cordoba, qui paraîtra en septembre, pour mieux cerner ce qu’il disait au sujet de sa façon d’écrire et de l’absence de cohésion apparente dans les styles abordés. Surprise : malgré l’attitude très contestataire que Hugo Mudie a dans la vie, sa musique en solo est très radiophonique, en plus d’être essentiellement en français. Il n’est pas si surprenant que sa chanson Livre d’or passe à l’occasion à la radio commerciale, puisque musicalement, elle est plutôt légère et entraînante à l’oreille. C’est en fait le cas de beaucoup de pistes sur cet album. Quoi qu’en dise le principal intéressé, son album risque d’intéresser plusieurs critiques dans les prochaines semaines.

Hugo Mudie sortira Cordoba, son 35e album – et son premier solo – le 14 septembre prochain dans le cadre de POP Montréal.

– Olivier Dénommée

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