La sortie en France fin janvier de La douleur d’Emmanuel Finkiel, magnifique adaptation cinématographique du roman éponyme de Marguerite Duras, m’a poussé à relire ce chef-d’œuvre littéraire du XXe siècle. Chronique de l’Occupation et de la Libération, La douleur est avant tout un récit magistral sur l’amour, la séparation et l’insoutenable violence de l’absence.

L’attente

« La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie… », écrit Marguerite Duras en préambule de son livre publié aux éditions P.O.L en 1985. Le 1er juin 1944, son mari l’écrivain Robert Antelme, figure majeure de la Résistance, est arrêté et déporté à Buchenwald puis Dachau. Dans la France occupée, bientôt le souffle de la Libération se fait sentir. Le début d’une insoutenable attente ; celle du retour des camps de l’être aimé. « Au fond du couloir, la porte d’entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d’entrée : “Qui est là. — C’est moi.” »

Un espoir auquel Marguerite s’attache, s’accroche, s’annihile. « C’est aujourd’hui qu’arrive le premier convoi des déportés politiques de Weimar. On me téléphone le matin du centre. On me dit que je peux venir, qu’ils n’arriveront que l’après-midi. J’y vais pour la matinée. J’y resterai toute la journée. Je ne sais plus où me mettre pour me supporter. » Les convois affluent, les silhouettes hagardes mais vivantes défilent ; Robert n’y est pas. « Je quitte le centre vers cinq heures de l’après-midi, je passe par les quais. Il fait très beau, c’est une très belle journée ensoleillée. J’ai hâte de rentrer, de m’enfermer avec le téléphone, de retrouver le fossé noir. » La lente agonie se poursuit, « Peut-être qu’il reviendra tout de même. Je ne sais plus. Je suis très fatiguée. Je suis très sale. Je passe aussi une partie de mes nuits au centre. Il faut que je me décide à prendre un bain en rentrant, cela doit faire huit jours que je ne me lave plus. ». Engagée dans une lutte pour son mari, pour elle-même, une « lutte contre les images du fossé noir », Marguerite attend. Impatiemment. Douloureusement. Vaillamment.

Des mois. Des mois durant lesquels la romancière se consume lentement dans l’attente, alors même qu’elle entretient une liaison avec un autre homme, Dionys Mascolo – son futur second mari. Un temps où le fol espoir du retour se mêle à la peur de découvrir qu’elle n’aime plus celui qu’elle attend. Des mois durant lesquels Marguerite alimente également des échanges ambigus avec Pierre Rabier, un membre français de la Gestapo, pour tenter d’obtenir des nouvelles de son mari… tout en continuant de s’impliquer dans la résistance. « […] À partir de ce jour Rabier me téléphone, d’abord tous les deux jours, puis ensuite tous les jours. Puis très vite il me demande de le rencontrer. Je le rencontre. Les ordres de François Morel sont formels : je dois garder ce contact, c’est le seul qui nous relie encore aux camarades arrêtés. » Et Marguerite attend. Impatiemment. Douloureusement. Vaillamment.

La violence du retour

29 avril 1945, Robert Antelme est libéré. « Je ne sais plus quel jour c’était, si c’était encore un jour d’avril, non c’était un jour de mai, un matin à onze heures le téléphone a sonné. » Robert est vivant, son retour est imminent. Le glas des retrouvailles. À l’insoutenable attente succède l’effroi du retour.  « Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment-ci. […] C’est un sourire de confusion. Il s’excuse d’en être là, réduit à ce déchet. » Ce « déchet » humain, ce mari devenu un quasi inconnu, « trente-huit kilos répartis sur un corps d’un mètre soixante-dix-huit ». Un « charnier » d’où émerge la tête « hagarde, mais sublime », décrit avec justesse Marguerite, et sur lequel elle entreprend de veiller. « Le docteur est arrivé. Il s’est arrêté net, la main sur la poignée, très pâle. Il nous a regardés puis il a regardé la forme sur le divan. Il ne comprenait pas. Puis il a compris : cette forme n’était pas encore morte, elle flottait entre la vie et la mort et on l’avait appelé lui, le docteur, pour qu’il essaye de la faire vivre encore. ». Encore. « Je savais qu’il savait, qu’il savait qu’à chaque heure de chaque jour, je le pensais : “Il n’est pas mort au camp de concentration.” » Au fil des pages, la force de l’écriture de Marguerite Duras n’a d’égal que l’émotion et le ressenti qui en émanent ; un récit dont l’intensité happe de la première jusqu’à la dernière ligne.

Entre journal intime et roman, La douleur de Marguerite Duras est à mes yeux rien de moins qu’un chef-d’œuvre littéraire. Texte âpre, ardent et sublime, chaque mot, chaque phrase traduit le déchirement intérieur, les affres de la pensée et du sentiment. « Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. », confiait la romancière ; son œuvre en est la plus belle illustration. À lire ou à relire.   

– Léa Houtteville

La douleur, Marguerite Duras, Éditions P.O.L, 1985.

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