Alabama Song, un titre lyrique et poétique pour une histoire aussi belle que tragique. Celle du destin de Zelda Sayre Fitzgerald, l’épouse de Francis Scott Fitzgerald. La première vous est peut-être inconnue, le second probablement moins. Zelda incarne pourtant l’une des premières icônes féministes américaines ; une femme fantasque et brillante, romancière comme son mari, mais qui a dû lutter toute sa vie pour exister.

Le début de la fin

Il en est qui se cachent pour voler, pour tuer, pour trahir, pour aimer, pour jouir. Moi, j’ai dû me cacher pour écrire. J’avais vingt ans à peine que déjà je tombai sous l’emprise – l’empire – d’un homme à peine plus vieux que moi qui voulut décider de ma vie et s’y prit très mal. »

Ainsi s’amorce le roman de Gilles Leroy, prémisse d’un récit des plus captivants. Nous sommes en Alabama, au sortir de la Grande Guerre. Zelda, la « Belle du Sud », est alors une toute jeune femme issue de l’aristocratie locale – son père est juge dans la petite ville de Montgomery ; son grand-père un ancien sénateur. Peu partisane de l’austérité patriarcale, elle est une fille rebelle, délurée et ô combien charismatique ; une « scandaleuse » qui choque la bonne société autant qu’elle suscite l’admiration avec ses frasques et ses flirts.

Les garçons des clubs, les jeunes officiers du mess, je les tiens dans ma main gantée de fil blanc. Je suis Zelda Sayre. La fille du Juge. La future fiancée du futur grand écrivain. »

En juin 1918, elle rencontre le lieutenant F. Scott Fitzgerald alors en garnison à Montgomery. Lui est en quête de gloire littéraire, elle n’aspire qu’à s’échapper de « l’éden abominé » de l’Alabama. La rencontre de deux grandes ambitions. Le début de la fin.

 Autant il me trouble, autant il m’irrite ! Divorce de ton rêve. Tout de suite. »

Les deux jeunes gens se marient en avril 1920, moins d’un mois après la parution du premier roman à succès de Scott, L’Envers du Paradis. Titre on ne peut plus prémonitoire, sommes-nous tentés de penser. L’année suivante, Zelda donne naissance à leur enfant unique, Patricia Frances. Le couple devient la coqueluche de New York, propulsé star d’un monde fait de mondanités et fleurant bon le champagne. Bientôt, la réalité et leurs tempéraments respectifs les rattrapent ; leur vie conjugale peu à peu se dissout dans les affres de la célébrité, l’alcool et la jalousie destructrice. « Oui, j’ai cru quelques semaines que tout n’était pas perdu pour Scott et moi. » Triste illusion dans cette quête effrénée du succès et du bonheur perdu.

Récit d’un naufrage

Alabama Song est le récit d’un interminable naufrage. Au fil des pages, Zelda Sayre brille de sa ténacité, tandis que F. Scott Fitzgerald se révèle être un homme en proie à son égo et une jalousie maladive, incapable de supporter les aspirations artistiques de son épouse – encore moins l’idée de son succès. Il pille ses écrits pour donner vie à ses propres textes, signe de son nom les articles et les nouvelles que seule elle rédige, la bride dans tout ce qu’elle entreprend, finit même par lui retirer ses droits sur leur fille. Face aux tentatives d’anéantissement, Zelda parfois oscille mais jamais ne flanche ; elle n’a que trop conscience de son importance dans la vie de son mari.

Sans moi, il n’aurait jamais connu le succès. Peut-être même pas publié. Ne croyez pas que je le déteste. Je fais semblant de le haïr. J’ai lu ses manuscrits, je les ai corrigés. Gatsby le Magnifique, c’est moi qui ai trouvé le titre, tandis que Scott s’enlisait dans les hypothèses saugrenues. »

Entre fusion et rivalité, se dessine le visage du face-à-face cruel et pervers entre le créateur et sa muse ; un duel d’autant plus violent lorsque l’inspiratrice est aussi artiste. Alors Zelda lutte, plonge, se redresse. « […] je prenais des cachets, des bromures et beaucoup de champagne. Je me réveillais douze heures plus tard hagarde et migraineuse, mais avec la fierté d’avoir tenu bon : une épouse héroïque. »

Aussi sa vie est-elle ponctuée d’internements psychiatriques – une vingtaine au total, quasi chaque fois à l’initiative de Scott – où elle est diagnostiquée schizophrène. Dans ce tourbillon de vie, de folie, la lucidité pourtant jamais ne la quitte : « Que voulez-vous que je ressente? Piégée, abusée, dépossédée corps et âme, c’est ainsi que je me vis. Cela ne s’appelle pas être. » Zelda Sayre Fitzgerald meurt brûlée le 10 mars 1948 dans l’incendie de l’établissement Highland d’Asheville. Une fin tragique, à l’image d’une existence lentement consumée.

Prix Goncourt 2007, Alabama Song de Gilles Leroy n’est pas une biographie, mais plutôt une autobiographie romancée. « J’ai relu les livres, j’ai relu les lettres, mais, au-delà des évènements connus, je me suis surtout efforcé de lui rendre une voix personnelle. D’imaginer ses doutes, ses angoisses, ses envolées. De combler les lacunes laissées par les écrits biographiques. », explique l’auteur dans un entretien au journal Le Monde [1]. Avec le « Je », il se glisse ainsi dans la peau de Zelda Sayre, pour nous offrir un récit fort d’une grande sensibilité. Un roman à la puissance narrative rare, aussi beau que déchirant, à lire ou relire.

– Léa Houtteville

Alabama Song, de Gilles Leroy, 2007, Éditions Mercure de France.

[1] http://www.lemonde.fr/livres/article/2007/09/20/alabama-song-fidele-a-zelda_957383_3260.html

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