Premier roman de Néhémy Pierre-Dahomey, Rapatriés raconte l’immigration, la douleur, la femme, la mère, et toute l’histoire d’Haïti à travers des personnages marquants et originaux, empreints d’humanité.

Tout débute avec Belliqueuse Toussaint, qui décide un jour de prendre un bateau pour fuir la misère de son pays. Sous la tempête, craignant la mort, elle abandonne un enfant à la mer. Mais le destin ne se laisse pas faire, l’océan se calme et Belliqueuse, seule, survit.

Se réveiller ainsi devant l’inimaginable, face à une totale culpabilité, est un coup dur. Ce ne sera pas le seul pour la jeune femme. Armée de son deuil et accompagnée de ses autres enfants, elle s’installe à Rapatriés, terre d’accueil de tous ceux qui, comme elle, ont tenté d’échapper à Haïti. Elle s’abandonne dans les bras de quelques hommes et laisse sa progéniture à elle-même, enfermée dans une aliénation déprimante.

Elle n’en pouvait plus de ce monde où elle était retenue. Elle ne savait aucune magie qui ferait paraître devant elle, comme cela en urgence, la silhouette de ses enfants perdus. Elle s’en voulait à elle-même, à la scène originelle et floue de la perte de Nathan, à ce quartier qui n’était qu’un vaste inachèvement, un lieu raté, un acte manqué. Elle sentait le sang qui circulait chaud dans ses veines, des débuts de picotement, sa crampe au dos, et elle partait en délire contre son monde de sinistrés. »

Femme forte et mère combattante, mais remplie de complexités et d’incertitudes, Belliqueuse va soudainement décider d’offrir deux de ses filles à l’adoption : l’une d’elle disparaîtra dans les bras de deux Canadiens, tandis que l’autre sera accueillie par une travailleuse d’ONG avide de s’offrir maternité et bonne conscience. Alors que la folie guette Belliqueuse dans la solitude, la narration se concentre sur sa fille Belial, jeune fille éveillée qui découvre la blancheur de sa nouvelle demeure et les changements identitaires qui s’en suivent.

Tu es ma petite maman et je t’en suis reconnaissante. Mais aucune autre fille ne devrait être reconnaissante à ses parents. L’amour est déjà un fardeau bien lourd. Quand on y ajoute un sentiment de merci, non de m’avoir fait naître, ce qui n’est pas toujours une bonne chose, mais d’avoir bien voulu de moi et d’assurer mon bonheur, on se perd, on ne sait plus comment aimer, comment dire, comment faire. »

D’entrée de jeu un peu aride, tout d’abord parce que Belliqueuse est un personnage flou et difficile à cerner, puis, parce qu’il est confrontant de s’efforcer de ne pas juger ses multiples abandons, Rapatriés est un roman qui mérite qu’on s’y attarde longuement, pour son côté poétique brut, mais aussi pour son histoire hors du commun et toutes les réflexions qu’elle appelle. Il faut passer au-delà de ce qui ressemble à des incongruités romancières pour saisir la beauté, l’originalité du récit, et reconnaître le cœur même d’Haïti au sein des mots. Vibrante parabole de l’histoire du pays, Rapatriés force son lecteur à revisiter valeurs et certitudes, tout en offrant un regard rafraîchissant sur une île dont on aurait visiblement beaucoup à apprendre si on prenait le temps d’observer au lieu de s’approprier.

Avec son style franc, ses personnages marginaux et souffrants, remplis d’amour, avec cette quête d’existence touchante de sincérité, Pierre-Dahomey met un visage humain sur la misère, et offre un discours critique, mais habilement nuancé, sur tout ce qui entoure Haïti depuis des décennies. À lire!

– Annick Lavogiez

Rapatriés, Néhémy Pierre-Dahomey, Éditions du Seuil, 190 pages, 2017.

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