Crédit photo: Les songes turbulents

Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos est une œuvre phare de la littérature française. Adapté de multiples fois au cinéma (par Stephen Fears, Roger Vadim et Milos Forman, pour ne nommer qu’eux) le roman a également été réécrit sous le nom de Quartett par le dramaturge de l’Allemagne de l’est, Heiner Müller. Réécrit plutôt qu’adapté, parce que la réécriture est un processus cher à Müller, et aussi parce que le texte original n’a pas été repris. Au-delà de la question de la pertinence d’une telle œuvre (question qui ne se pose pratiquement pas quand il s’agit de Müller) une plus grande inquiétude m’est apparue quand j’ai appris que la troupe Les Songes Turbulents et le metteur en scène Florent Siaud allaient monter Quartett au théâtre La Chapelle : comment diable fait-on pour monter du Müller? Non pas qu’il soit « inmontable », mais ses pièces sont plutôt courtes, souvent très peu accessibles et touffues de didascalies vagues et abstraites.

L’adaptation du roman de Laclos ne fait pas exception : entre un bunker après la troisième guerre mondiale et un salon mondain de l’ancien régime, l’intrigue est de tous les temps et tous les lieux. Le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil se livrent à leurs cruels jeux de manipulation en prenant tous les rôles à la fois : victimes et bourreaux. Le choix de la scénographie s’est avéré assez juste. Le décor est un vaste lit en ruines sur lequel les personnages évoluent. Le lit est entourée d’un rideau transparent qui se ferme et s’ouvre aux moments opportuns : ça donne lieu à des jeux d’éclairages sublimes. La trame sonore est assez abstraite, ce qui s’applique bien au texte.

Mais c’est surtout le jeu des deux comédiennes, Marie-Armelle Deguy et Juliette Plumecocq-Mech, qui est époustouflant. Ni trop naturalistes ni trop figurales, elles ont réussi à trouver le juste milieu, ce qui convenait parfaitement à la situation. On pourrait être surpris que Valmont, l’un des personnages les plus mâles de la littérature, soit joué par une femme, mais Plumecocq-Mech l’incarne si bien, qu’on oublie qu’on est face à deux femmes depuis le début. Les actrices changent de rôle à toutes les 10-15 minutes avec pas mal de prouesses. La mise en scène est également très réussie. Rendre une pièce de Müller à la fois accessible, dynamique et fluide n’est pas donné à tous. Chapeau bas.

– Boris Nonveiller

Quartett joue au théâtre La Chapelle jusqu’au 13 avril