– À quoi tu penses? »
« – À la suite. »

De longues étoffes défilent en continu au rythme des machines. C’est ainsi que démarre le film nouveau film de Gaël Morel (Notre paradis, Après lui) : sur de jolis plans de textiles qui décorent le générique d’introduction. Édith (Sandrine Bonnaire) est une Française de la classe ouvrière qui voit sa vie calme et rangée basculer après son « licenciement ». L’entreprise de textile pour laquelle elle travaille se voit relocalisée au Maroc pour réduire les coûts de production. On lui offre deux choix : prendre son indemnité ou aller travailler au Maroc. Le fils d’Édith est adulte et mène une vie secrète loin de sa mère, elle n’a pas d’amis chers et son mari est décédé. Lorsqu’elle accepte de déménager à Tanger, sa motivation est simple et limpide, elle s’en va travailler.

Arrivée agressante, choc culturel, recontextualisation sociale. On aborde l’étranger (le Maroc) de manière franche et sans filtre. L’enjeu du travailleur qui s’exténue dans les usines pour une bouchée de pain met de l’avant une critique et une comparaison entre pays du nord et pays du sud. Bref, l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin, apprend Édith, mais d’une teinte qu’elle ne connaît pas et découvre avec délectation. Et nous aussi, d’ailleurs.

Au-delà du politique qu’apporte Morel dans son dernier long-métrage, tout un pan psychologique se déploie à partir de la déportation de la protagoniste. Un changement drastique s’opère dans sa vie, rien n’est simple et pourquoi aller là?

Sandrine Bonnaire accomplit ce qui peut sembler simple pour un acteur, soit d’interpréter le banal d’une personne sans drame. Bien que la relation un peu conflictuelle avec son fils serve de balise émotionnelle pour le personnage, Édith n’a pas vécu de tragédie qu’aucun avant elle n’aura vécu. Jouer l’ordinaire, l’émerveillement de la découverte, devient un vrai défi d’interprétation que relève Bonnaire avec sincérité. Ses émotions sont celles du spectateur, en parfaite synchronie. Bien sûr, le reste de la distribution apporte toutes les saveurs d’un ailleurs. L’attachante Mina (Mouna Fettou), propriétaire de l’hôtel où loge Édith à Tanger, et son candide fils Ali (Kamal El Amri) complètent le cœur du film.

Ce trio crève l’écran de leur belle complicité. Le jeune Ali, suave avec ses yeux clairs, procure une plaisante révélation. Au niveau technique, quelques mises au point ne sont pas tout à fait au point, ce qui donne l’impression qu’un contraste involontaire s’établit entre magnifique cadrage au focus et plan un peu rabouté style caméra à l’épaule. On demeure généralement dans une photographie assez simple.

Une authenticité rafraîchissante se dégage de Prendre le large. Les situations présentées ne le sont jamais avec prétention, toujours en douceur et sans trop en mettre. À un moment, la cuisinière de l’hôtel demande à Ali s’il assume ses décisions. Comme Gaël Morel qui assume son métrage, le spectateur assume le voyage et se laisse tenter lui aussi à prendre le large.

– Victor Bégin

Prendre le large, un film de Gaël Morel, avec Sandrine Bonnaire, Mouna Fettou, Kamal El Amri. À l’affiche à Montréal le 9 février 2018.

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