Avec Pomme S, Éric Plamondon conclut sa trilogie « 1984 », dont les deux premiers volets, Hongrie-Hollywood express et Mayonnaise, s’intéressent respectivement à l’acteur Johnny Weismuller et à l’écrivain Richard Brautigan. Cette fois-ci, c’est de Steve Jobs qu’il est question. Plamondon poursuit dans la même veine : un récit éclaté, fragmenté, où Jobs et Gabriel Rivages – alter ego de l’auteur – se partagent les rôles principaux. S’ajoutent à ces deux trames une symbolique de la pomme et l’histoire de l’ordinateur personnel, sans oublier les nombreuses digressions auxquelles Plamondon nous a habitués.

Pourtant, si la forme reste la même, un changement majeur traverse ce troisième tome. Dans les deux premiers, Weissmuller et Brautigan fascinaient Rivages pour leurs vies invraisemblables et tragiques; l’un a été créé et détruit par le star-système Hollywoodien, l’autre s’est fait abandonner par la génération qui l’a adulé. Tous deux sont décédés en 1984, année de sortie du premier Macintosh. Dans Pomme S, toutefois, Rivages se fait plus critique et refuse de tomber dans le piège du mythe Steve Jobs.

Pomme S termine de façon magistrale une trilogie ambitieuse, mais parfaitement exécutée. Chaque tome apporte de nouvelles pistes d’interprétation au précédent. Je dois ici me rétracter pour des propos que j’ai tenus dans ma critique de Mayonnaise : « Tout semble s’articuler en un parfait engrenage de causes à effet et reflète une conception déterministe de l’Histoire. » J’étais dans le champ : Pomme S vient tout chambarder et rend caduque mon interprétation.

Dans Hongrie-Hollywood express, Rivages avoue sa fascination pour « le mauvais sort, la déchéance du héros ». C’est toujours le cas dans Mayonnaise, mais s’ajoute un questionnement sur la réussite : qu’est-ce qu’une vie réussie ? Dans Pomme S, il se questionne sur l’origine et ses répercussions sur le destin d’une personne. Or, Steve Jobs, ou plutôt le mythe Steve Jobs, qui est aussi celui du self-made-man, occulte généralement l’origine : c’est le récit d’un individu qui ne part de rien et qui, à force de travail acharné, parvient à la « réussite ». Mais c’est seulement parvenu au sommet que le mythe se forge, que le récit prend forme. Rivages se moque un peu de la déification médiatique du « père d’Apple » en le comparant à Prométhée, et les nombreux chapitres racontant les multiples origines de l’ordinateur montrent que Jobs n’est qu’un maillon de plus dans une chaîne d’innovations. Son principal fait d’armes aura été l’instauration d’une nouvelle technique marketing : il faut raconter une histoire.

Voilà le cœur de l’ouvrage : qu’est-ce qu’un destin, qu’est-ce que la réussite, sinon qu’une histoire, un récit a posteriori donnant à une suite d’éléments contingents une impression de continuité ? La forme même des romans de Plamondon montre que les faits n’ont aucune valeur en eux-mêmes, qu’il faut les agencer, les sélectionner pour les raconter. La figure de Jobs subit un curieux renversement : de héros mythique, il devient l’incarnation même du mal existentiel qui rongeait Rivages dans les deux premiers volets : ai-je raté ma vie ? Qu’est-ce que la réussite ? « Steve Jobs est un motivateur, un gourou, un prêtre qui n’a qu’un dogme : chaque individu est responsable de son bonheur, tout n’est qu’une question de volonté. C’est beau, c’est grand, c’est formidable, et probablement aussi vrai que la création du monde en sept jours. »

Le récit de la réussite de Jobs est une fiction. C’est l’histoire qu’il raconte, qu’il nous raconte, mais c’est aussi l’histoire que l’Amérique nous raconte : « ton succès ne dépend que de toi », nous faisons-nous répéter tous les jours, tant au cinéma qu’à la télé, sans oublier la politique et le sport professionnel. Devant les destins incroyables de Weissmuller, Brautigan et Jobs, Rivages ne peut que se sentir insignifiant. La prise de conscience de l’imposture du self-made-man lui permet de surpasser son cynisme, de « retrouver la paix ».

Dans Hongrie-Hollywood express, Rivages revient sur son enfance avec sa mère; dans Mayonnaise, il apprend la mort de son père, qui finalement n’était pas son vrai père. Après cette quête des origines, il se tourne vers le futur et consacre son dernier tome à son fils, trouvant en celui-ci les réponses aux questions qui le tenaillent depuis toujours :

 Hier, pendant la nuit, alors que je tenais mon fils dans mes bras à essayer de l’endormir, je me suis mis à penser à ceux qui l’avaient précédé et qui étaient disparus. Avec mon fils blotti dans mes bras au milieu de la nuit, j’ai compris ce qu’était l’hommage aux morts. C’était comme une révélation. J’ai profondément ressenti ce que l’on dit parfois : que les morts vivent parmi les vivants. Toutes ces vies achevées, plus j’y pensais, plus je me les remémorais et plus je les voyais se perpétuer par la vie de mon fils, dans la chair de ma chair. Je réalisais qu’à travers moi, tous ces gens que j’avais connus étaient toujours présents, d’abord par moi, parce que je les avais connus, et désormais par mon fils : la continuité de la pensée et du corps. »

L’origine et la continuité sont au cœur de la trilogie. Qu’il retrace l’histoire de la machine à écrire ou qu’il remonte l’arbre généalogique de ses personnages, Rivages s’intéresse à ce qui perdure et se transforme, ou plutôt, ce qui perdure en se transformant. Ainsi, l’invention de l’ordinateur n’est finalement que le point culminant – pour l’instant – d’une suite d’événements fortuits et contingents que seul « le récit de l’invention de l’ordinateur » permet de rapprocher. Cette conscience de participer à une histoire dont on ignore la fin, cette impression de faire partie que quelque chose qui le dépasse, il les trouve non pas dans la « réussite », mais bien dans la paternité – et l’écriture.

 J’espère qu’il réalisera ce qu’il considère comme souhaitable. J’espère qu’il se racontera une belle histoire. Je te souhaite d’avoir un fils aussi magnifique que celui que tu as été, que celui que tu es. Maintenant, c’est à toi de jouer. »

– Antonin Marquis

Pomme S, Éric Plamondon, Le Quartanier, Montréal, 2013, 232 p.