Tous les mardis soirs, c’était la routine. Un petit bar méconnu près du carré Saint-Louis, le P’tit bar, abritait un beau secret qui était doux au cœur des musiciens. Ceux qui faisaient de la «zic-zic» comme dirait mon frère. Aillant pratiquement tous leur permis pour jouer du Brassens dans les métros de Montréal, ils se retrouvaient dans ce bar. Et ce, tous les mardis soirs. Nous discutions de l’underground des sous-sols de la métropole. À suivre tous les mardis. 

Mardi soir. Avec nostalgie, je suis retourné vers cet endroit où chacun se passait la guitare et chantait gaiement les mélodies des chansonniers français notoires. Je n’y avais pas mis les pieds depuis un spectacle de Trio Laperche. Pour une raison mystère, ils n’étaient que deux. Un petit groupe dans l’ombre qui avait eu une trentaine de secondes allouées par la chaîne nationale.

Ce soir-là, il y a un petit bout, j’avais invité une amie. Sur mon bras. C’était sa fête. La bière de microbrasserie aidant, j’interpellai le serveur avec stupéfaction lorsqu’elle m’eut dit qu’elle ne connaissait pas le fameux George Brassens. Celui-ci, tout simplement, se vira de bord et demanda aux gens qui peuplaient le maigre comptoir du bar de jouer de la «zic-zic».

Un vieil homme prit d’abord la guitare qui se trouvait au fond de la pièce. Il s’approcha de notre table. Avec une interprétation parfaite, autant du timbre que de la mélodie, nous avions eu le droit à Les Copains d’abord. Je jubilais. J’étais heureux et la bière descendait bien.

Une fois fini, il se tourna vers un autre gars. Plus jeune cette fois, mais il assuma le défi avec assurance. Il prit la guitare et tout le monde de ce bar maigrichon chantait en cœur Mauvaise réputation.

Ensuite? Place aux inconnues! Belle performance. Bonne bière. Bonne soirée. Belle fête pour mon amie. Mais on ne s’était pas embrassé et j’étais déçu.

***

Mardi dernier, quelques années plus tard, je fis une heure de route pour aboutir enfin dans cet espace magnifié par mes souvenirs. L’accueil fût cocasse :

– Vous prenez débit?»
– « On est un peu Cro-Magnon. On ne prend aucune carte.»

Vous serez avisé. Je ne l’étais pas. L’endroit sentait un peu l’encens. Des Français s’obstinaient sur tout plein de sortes d’enjeux politiques ou autres. Du jazz jouait en sourdine. Des tableaux ornaient maintenant les murs et un petit carton indiquait le prix sur chacun. Un horaire de la semaine était soigneusement mis sur chaque table. Tous les gens y sont des habitués. Je le sais, car j’ai prêté mon briquet à un client et il s’est allumé dans le bar avant de quitter par la porte. Cela n’a pas choqué personne. En 2017, tout le monde se choque pour rien habituellement.

J’étais arrivé plus tôt que le petit spectacle. C’était silencieux. Bien sûr, le jazz demeurait en sourdine. Je fis la rencontre de Denis. Denis est français. Il parlait et il fumait comme une cheminée que l’on n’avait pas ramonée des décennies. « C’est le Hulk de la littérature », lança un joyeux gaillard au bar. Avec humour, Denis parlait de Vian, Baudelaire et d’Hugo. Il me soumettait des énigmes grammaticales que je résolvais facilement. Palindrome. C’était la réponse.

Raphaël Torr s’apprêtait à jouer devant dix personnes. La barmaid et moi compris. Pourtant, Brel, Brassens et Aznavour, sont plutôt trend. Personne n’est présent, car les vieux ne sont pas à la mode. Il faut être jeune et passer à la T.V. Il y a de quoi s’indigner. Soit nous sommes trop vieux, trop laids, trop avant-gardistes, trop jeunes, trop conservateurs… Nous sommes toujours trop, mais nous aimons la musique et elle donne plus souvent qu’autrement le sourire aux malheureux.

Raphaël Torr, ton timbre était juste et ta nouvelle guitare sonnait bien. On ne sentait presque pas que tu as un accent français. Donc, on le pardonnait assez bien. Les accords en swing mineur raisonnaient dans ce mini bar de Saint-Denis. Tout ici est minime dans la scène contemporaine. Pourtant, je n’ai jamais entendu autant parler de littérature, de tristesse, de spiritualité, de peinture et de musique dans une concentration aussi dense. Tout ici est chaleureux. Tout ici est habitant et habité. Un endroit qui n’a pas pris une toile d’araignée depuis des années. Ce bar est un vieil amour pour moi.

Le P’tit Bar est situé au 3451 rue Saint-Denis à Montréal. Trente-sept ans de mercis. Je t’aime d’amour, d’odeurs, de musique et d’amitié.

– Rousseau P.