Crédit photo : Nicolas Ruel

La danse est un langage bien particulier qui permet aux chorégraphes et aux interprètes de s’exprimer sur un éventail infini de sujets. Lorsqu’on mélange deux types d’arts, le résultat ne peut être qu’amplifié. Si on laissait le langage cinématographique s’installer dans sa vie de tous les jours, un questionnement inévitable surgirait : comment peut-on faire un ralenti, un gros plan par le biais d’un corps en mouvement ? C’est de cette réflexion qu’Audrey Bergeron, jeune chorégraphe émergente, puise son inspiration pour sa première longue chorégraphie Par le chas de l’aiguille.

Trois femmes submergées par les aléas de leur vie respective affrontent le long chemin qui est devant elles. Les trois interprètes frôlent la folie et l’errance. Elles partagent la scène sans jamais évoquer la présence des autres, restant ainsi dans leur solitude.

Les trois danseuses font briller leur style et leur perception de la relation entre le langage cinématographique et la danse contemporaine. Kim Henry transporte le spectateur par ses mouvements vifs et saccadés. On ressent un inconfort qui peut devenir très vite insupportable pour le corps. Merryn Kritzinger charme avec sa délicatesse et la sensibilité de son interprétation. Jessica Serli dégage une énergie envoutante dans ses gestes et amène un brin de folie. Par la finesse de l’interprétation, on décèle les montages accélérés, les ralentis, les retours en arrière et j’en passe.

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Certains processus cinématographiques sont discernables dans la proposition d’Audrey Bergeron. Par exemple, l’éclairage et la scénographie accentuent ce nouveau langage entre le corps et le cinéma. Lorsque les puits de lumière se promènent d’une protagoniste à l’autre, on imagine un montage en parallèle qui permet de suivre l’évolution de chacune d’elle. Les blacks durant le solo de Merryn suggèrent une ellipse dans le temps. La pièce commence avec les trois femmes pourvues d’un encadré qui produit l’effet d’une loupe sur le visage. Un procédé qui dévoile bien les détails des émotions faciales des danseuses et qui fait un clin d’œil au gros plan. Paul Chambers et David-Alexandre Chabot ont su transmettre l’univers cinématographique.

Il est important de mentionner le travail de François Marquis, conseiller dramaturge, qui a trouvé les mots justes pour guider l’interprétation des trois artistes et Marilène Bastien, costumière, qui a trouvé l’habillement reflétant la personnalité de chacun des personnages.

Lorsqu’on parle de cinéma, la musique est un incontournable, un pont de transmission d’émotions. En danse, c’est plutôt un support, une source d’inspiration. Antoine Berthiaume transporte sans aucun doute l’audience de l’univers d’une protagoniste à l’autre. Il mérite la note parfaite pour ce qui est d’accompagner les mouvements du corps, laissant le spectateur s’abandonner à la mélodie.

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Ce sont 60 minutes poétiques, métaphoriques qui ouvrent une fenêtre sur l’être dans ses faiblesses et dans ses moments de pleine puissance. Une pièce qui illustre bien que, malgré le fait que l’on soit entouré par une quantité incroyable de personnes, on a toujours ses petits moments de solitude récurrents. À la fin de la pièce, lorsqu’une des interprètes essaie d’ouvrir une porte et qu’elle n’y arrive pas, j’ai senti cette volonté de s’ouvrir vers le monde, mais que le monde n’était pas prêt.

Par le chas de l’aiguille d’Audrey Bergeron est une pièce complète qui dévoile un travail d’envergure entre diverses approches et disciplines. La chorégraphie est réfléchie et mène le spectateur à réfléchir sur l’humain dans toutes ses formes. Le tissage entre la danse contemporaine et le langage cinématographique est bien palpable. L’aiguille coud les bouts de tissus ensemble, une métaphore qui relie les deux arts.

Ève Tessier

de la production Par le chas de l’aiguille. , une production de Danse-Cité en collaboration avec Audrey Bergeron, est présenté le 14, 15, 16 et 21, 22, 23 janvier 2016 à la Cinquième Salle de la Place des Arts.