« La vie, en plus d’être parfois une vie de merde, est une proposition assez injuste. » Voilà ce à quoi pense un septuagénaire alors qu’il vient de refuser l’aide d’un jeune homme dans « Nous n’aurons pas besoin d’aide », septième nouvelle du recueil Nuageux dans l’ensemble, publié cet automne aux éditions de la Pleine lune. Une affirmation chargée de regrets et d’amertume qui résume assez bien l’état d’esprit dans lequel sont plongés les personnages du premier livre de Julie Bouchard, une auteure prometteuse. Le recueil au titre très évocateur est composé de neuf nouvelles qui s’imbriquent l’une dans l’autre et forment un livre homogène tant par leur thématique que leur ton habilement désabusé. Malgré que la vie des personnages semble dérisoire, l’écriture de Julie Bouchard va au-delà du sarcasme qu’on retrouve dans bien des livres noirs : elle débusque avec empathie le mal-être qui pèse sur ses personnages; elle s’intéresse à cette vie ou cette situation qu’ils n’ont jamais eu le courage d’éviter, encore moins de quitter, un choix qu’ils n’ont pas fait, un déni qu’ils paient cher.

Malgré une atmosphère assez lourde, disons-le, on ne s’ennuie pas à la lecture du recueil. C’est que Julie Bouchard a ce talent de rendre la banalité de ses personnages inusitée. Le style nous tient en haleine, on reste à l’affût d’un détail, d’un geste ou d’une réplique auxquels on ne s’attend pas, des moments forts du récit. Deux nouvelles sont particulièrement marquantes et nous surprennent par une fin ouverte ou une chute dont on ne sent pas la mécanique. D’abord, « Ma sombre robe de mariée », qui raconte un mariage miné d’avance où les flaflas de la cérémonie font littéralement sombrer la mariée de façon inattendue. Un sort qu’elle accepte presque qu’avec soulagement. La métaphore est simple, brillante et éloquente, une façon originale de parler du renoncement de soi.

« Nous n’aurons pas besoin d’aide » parle d’Armand, ce septuagénaire qui refuse l’aide d’un jeune fringant alors qu’il monte laborieusement les escaliers d’un bloc à logements. Solitaire à la vie gâché et passionné par Napoléon, Armand affronte ces marches une à une en pensant à son passé; il va chercher Les lettres ardentes, un livre ancien, la correspondance amoureuse entre Napoléon et Joséphine. Les propriétaires de l’objet sont un couple de nonagénaires au bonheur facile, aimables et sans histoire, des gens qui habitent bien trop haut! Dans cette nouvelle, l’auteure maîtrise l’art de la retenue, on dénote une certaine maturité, une bienveillance envers ses personnages.

Un recueil pessimiste? 

Nuageux dans l’ensemble fait partie de ces livres où l’on se reconnaît dans nos grandes et petites lâchetés. Peut-être est-il réconfortant de constater que, par peur du vide, nous ne sommes pas les seuls à nous encrasser dans un confort préfabriqué, à confondre médiocrité et bien-être. Qui n’a pas vécu un moment de déprime ou ne s’est pas senti seul à un moment de sa vie au point d’avoir de la difficulté à entrer en contact avec les autres? Il arrive que nous ne nous sentions plus à la bonne place, que même les plus proches deviennent étrangers.

« Il semblait à Tom que Patti ne le regardait jamais assez. Jamais comme il aurait voulu qu’elle le regarde. Jamais avec autant d’intensité que Tom mettait dans son propre regard.

– Je te regarde Tom. »

Si certains trouveront les chutes un peu tragiques et auront envie par moments de fouetter les personnages, d’autres reconnaîtront avec sensibilité leurs faiblesses, leurs peurs, leur inclination à la mélancolie.

Julien Fortin

Nuageux dans l’ensemble, Julie Bouchard, Les éditions de la Pleine lune, 2015.