Thierry Horguelin présente chez l’Oie de Cravan l’étonnant recueil de sept histoires, Nouvelles de l’autre vie. L’auteur tient d’emblée à ce que nous le sachions, il s’est fait voler son œuvre, que dis-je, sa vie par un autre Horguelin. Celui-ci s’est mis à copier son style, à publier dans les mêmes revues que lui, à lui voler tranquillement son identité. D’ailleurs, une partie des nouvelles présentes dans ce recueil ont été « empruntées » à ce double mystérieux. On ne saurait dire lesquelles puisque le faussaire a, parait-il avec les années, réussi à exactement reproduire le style littéraire du « vrai » Horguelin. Cette introduction donne le ton au recueil et au jeu de chassé-croisé entre réel et fiction qui s’y déroule.

Chaque nouvelle présente un monde en soi, avec des personnages surprenants et des trames narratives captivantes. On y croise un enquêteur qui revient sans cesse sur le lieu d’un crime non résolu, une jeune fille aux prises avec un cauchemar qui devient parfois réalité et des classiques de littérature qui s’emmêlent au grand dam d’utilisateurs de Twitter. Une des nouvelles les plus réussies, Positions dans l’espace, retrace le parcours mental d’une femme angoissée lors d’un moment d’attente (et de forte appréhension) à l’aéroport. On assiste à une superbe description vivante de ce qui se passe dans un cerveau « en mode panique» sans tomber dans les caricatures habituelles de ces descriptions. L’auteur touche aussi à la science-fiction avec la nouvelle « Alterlife » et en maitrise tout à fait les codes.

Horguelin réinvente le genre de la nouvelle en excellant dans les fins ouvertes et mystérieuses. Il est évident qu’il prend plaisir à perdre et fourvoyer ses lecteurs. Son livre est original et extrêmement bien construit. L’écriture est efficace et fluide. Ce recueil poursuit le projet de son dernier recueil La nuit sans fin (L’Oie de Cravan, 2012), tout aussi réussi que Nouvelles de l’autre vie. L’histoire ne dit pas qui en est l’auteur, le vrai ou le faux Horguelin? Qu’à cela ne tienne, on n’en est pas à un mystère près avec lui, et c’est ce qui fait tout son génie.

Extrait :

« Ainsi donc, il était parvenu à réaliser jusqu’à mes rêveries les plus puériles : devenir rentier d’un coup de baguette magique, être délivré du jour au lendemain de la triste obligation du travail, couler des jours heureux dans mon pays préféré avec une femme incomparable. À lui, la jouissance de ma vie pleine et entière, telle que j’aurais voulu l’accomplir. À moi, le marasme d’une existence besogneuse et terne dans une ville sans soleil. J’étais condamné à l’obscurité médiocre pour qu’il puisse s’épanouir en pleine lumière. »

Elizabeth Lord

Nouvelles de l’autre vie, Thierry Horguelin, L’Oie de Cravan, 2016.