Guillaume Morissette a publié New tab en 2014 ; ce québécois francophone a fait le choix d’écrire et de publier en anglais, faisant fi des débats linguistiques que cela pourrait soulever. La traduction française, Nouvel onglet, nous arrive chez Boréal sous l’habile traduction de Daniel Grenier. Et ça s‘avère une lecture bizarrement addictive. Il est difficile de poser le livre quand on en commence la lecture et qu’on pose les pieds dans ce maelström de remises en questions et d’angoisse. On en ressort pourtant un peu perplexe.

Le personnage principal de Nouvel onglet est Thomas, un concepteur de jeux vidéo de 26 ans. Il prend des cours de création littéraire à temps partiel (même si on ne le voit que rarement écrire) et s’emmerde royalement au travail. Maladroit avec les filles, il est cependant entouré d’une faune amicale originale, pour ne pas dire marginale. Le regard qu’il porte sur le monde est celui de l’angoissé et de l’être perpétuellement «conscient de lui». Il est plus souvent enclin à examiner ses mouvements et tous ses faits et gestes. En fait, on pourrait le trouver complètement blasé s’il n’était pas autant paralysé par le regard des autres. La ligne semble mince pour ce personnage que l’on imagine maladroit, difficile d’approche même, tellement toute son appréhension du monde passe par ses propres observations et ce qu’il en ressent par la suite. Sur cet aspect, Morissette a poussé l’exercice à son extrême, ce qui sert tout à fait au ton parfois étouffant du roman.

À mi-chemin entre le récit et le carnet, le roman s’installe confortablement dans les pensées du narrateur, qui auraient pu gagner à être plus variées. Parfois, on enfile les remarques et observations sans trop savoir où tout ça nous mènera. Ce n’est pas anodin : ça traduit bien un certain travail de réflexion sur cette génération dont fait partie le narrateur, que l’on dépeint trop souvent comme étant centrée sur elle-même, mais tout de même, on doute que ce soit pertinent par moment. Les nombreuses répétitions dans le langage en viennent parfois à ennuyer le lecteur, bien qu’elles servent à merveille l’atmosphère d’ennui et de lassitude. Nouvel onglet demeure un parfait exemple où le fond et la forme s’accordent parfaitement, au détriment peut-être d’un plaisir de lecture constant.

« En traversant l’aire des restaurants pour me rendre à mon poste de travail, ça m’est soudainement apparu comme une évidence : tout ça était cyclique. On était payés pour se réunir dans un bureau et produire des logiciels qui servent à soutirer de l’argent aux consommateurs. Disséminés ici et là dans le bâtiment, il y avait des restaurants et des boutiques dont le modèle d’affaires s’appuyait fortement sur notre décision consciente et répétée de ne pas apporter de lunch au travail. Ce n’était pas difficile d’imaginer les employés des restaurants rentrer à la maison le soir, épuisés après une longue et frustrante journée de travail, jouer à des jeux vidéos sur leur iPhone pour relaxer, ne penser à rien, tout en dépensant leur argent pour des jeux comme on produisait. »

Elizabeth Lord

Nouvel onglet, Guillaume Morissette, Boréal, 2016.